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16 avril 2006

Rêve, fantasmagorie

Comme à son habitude, le Professeur fut le dernier à quitter la Bibliothèque royale. Et comme à chaque fois, il fallut presque le jeter dehors. De là, il descendit doucement, passant par la Grand Place, vers le Bandy. Comme il était encore tôt, nous l'écoutions, Melodius, Ronnie et moi-même, sans trop d'ennui, disserter, un cosmopolitan en main :
- Les livres qui ne parlent pas de moi ne m'intéressent pas. C'est pourquoi tous les livres m'intéressent. Les jours d'été, je passe, dans le bois frais de la bibliothèque, des heures en agréables conversations avec trois vieux amis, le timide et tourmenté Rousseau, le calme Goldoni et le divertissant et infatigable Giacomo Casanova.

Les trois coïncidèrent à Venise, vers les années quarante du siècle le plus courtoisement libertin. Rousseau était secrétaire de l'ambassadeur de France et vivait dans un palais près du canal Cannaregio. Goldoni fournissait les théâtres de la ville en mélodrames, comédies de caractères et autres aimables variations de l'eutrapélie. Les actrices se le disputaient et lui les laissait faire, mais discrètement. Il s'était licencié à Padoue, il avait exercé comme avocat, mais il préféra transformer l'office de poète en une honorable et bien rémunérée profession. Casanova avait alors vingt ans ; un des plus grands seigneurs de Venise l'avait pris sous sa protection. Sa vie n'était que fête et il était sûr que cette fête durerait toujours. Finalement ce fut bien le cas, au moins pour ses lecteurs.

- Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.
Ainsi commence Rousseau son troublant livre, le plus incommodément impudique des écrits à cette date. Mais dans la vénérienne Venise, il resta chaste, pour la plus grande incrédulité de ses amis. Un de ceux-ci, par compassion, se décida à lui organiser une rencontre avec la plus enchanteresse des courtisanes. Elle s'appelait Zulietta et était jeune, ingénieuse, inoubliable. À la fin du rendez-vous - que le philosophe rapporte sans oublier le moindre détail, aussi humiliant fusse-t-il -, elle prit congé avec ses paroles :
- Zanetto, lascia le donne e studia la matematica.
Goldoni écrit ses mémoires loin de sa ville, fatigué de se colleter avec les comiques de la Carnavalesque République. Il les écrit à Paris, où il vivait sous la protection du Roi, afin de laisser constance de son importance dans l'histoire du théâtre. Il tût ce qu'il convenait de celer. Après son respectable mariage avec la fille d'un notaire, les aventures amoureuses ne disparurent pas de sa vie, mais bien de sa mémoire.

Mais, et même si Melodius préfère Goldoni - entre gens de robe... -, toutes les sympathies du Professeur vont à l'infatigable fils d'une actrice, Zanetta Casanova, et d'on ne sait qui : un noble, un directeur de compagnie, un clerc... Combien de vérité et combien de séniles fantaisies dans cet interminable centon, dans ces nouvelles mille et une nuits qui parlent de l'hédonique crasse d'un temps qui, d'une certaine manière, reste le nôtre ? Tout ce que nous vivons n'est pas vrai, mais bien tout ce que nous rêvons. Casanova le savait très bien. Dans le silence de la bibliothèque, la plume en main, il vécut sa véritable vie. Rêve, fantasmagorie. Comme n'importe quelle vie.

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