19 avril 2006
Il faut que tout change...
Comme l'expliquait le prince Salina pour décrire la situation politique de la Sicile post-bourbonienne, dans Le Guépard de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que tout reste la même chose. » De la même manière, l'Amérique latine, depuis son indépendance, s'est caractérisée par une façade de « changements radicaux ». D'un Menem « ultra-néo-libéral », l'Argentine est passé à un « progressiste » Kirchner. Mais en réalité, ce ne sont que parades, apparences et discours montés pour que rien ne change. L'échec de la politique « néolibérale » de Menem, un État énorme et autoritaire, dissimulé sous quelques privatisations qui firent passer quelques monopoles publics à des mains privées (et amies) et quelques timides dérégulations ouvrit la voie au « progressisme » de Kirchner. C'est-à-dire le même État énorme, bien que celui-ci ne soit plus dissimulé mais justifié. Au final, toujours la même Amérique latine, étatiste, autoritaire et peu libre.
Il y a cinq ans, Alejandro Toledo était le candidat du changement au Pérou. Cet économiste conservateur et novice en politique mena le combat contre le régime corrompu et autocratique d'Alberto Fujimori, qui en 1990 était l'outsider qui allait changer les choses. Plus avant, en 1985, la nouveauté avait été incarnée par Alan García, qui acheva son mandat par un chaos hyperinflationniste, apparemment oublié des Péruviens. Tous ces candidats réformistes ne pouvaient être plus différents les uns des autres ; mais tous, une fois au pouvoir, échouèrent à réaliser des changements réels en faveur du marché et à démanteler l'État autoritaire. Le moins mauvais fut Toledo qui, grâce au fait qu'il n'approfondit pas l'étatisme et à des conditions internationales favorables, obtint une croissance moyenne de l'économie de 4,7% par an, une des plus élevées d'Amérique latine.
Maintenant, vient de remporter le premier tour des élections présidentielles péruviennes un autre - jusqu'à hier - inconnu. Un ancien lieutenant-colonel de l'armée retiré pour avoir conduit une rébellion militaire. Le 29 octobre 2000, le commandant Ollanta Humala Tasso se souleva avec son frère Antauro contre le gouvernement de Fujimori, qui quelques jours plus tard abandonna le pouvoir. Aussitôt après la prise de possession du président de transition, Valentín Paniagua, les frères Humala déposèrent les armes et se rendirent à la justice. Ils furent amnistiés et disparurent de la scène. Le premier à réapparaître fut Antauro, qui employait son temps libre à recruter des réservistes pour son mouvement ethnique qui proclame la pureté de la « pureté de la race de cuivre » (indigènes péruviens), le nationalisme et le socialisme. Le père des frères Humala, Isaac, chef et fondateur de l'ethnosocialisme, assura : « Nous sommes racistes, bien sûr... Des quatre races qui existent dans le monde, celle de cuivre est marginalisée et nous la revendiquons. »
Entre-temps, le procureur de la ville de Tocache, Arturo Campos, doit interroger ces jours-ci Humala, pour de présumées violations des droits de l'homme qui auraient eu lieu alors qu'il dirigeait une base anti-subversive dans cette zone en 1992. Ollanta affirme que son point de vue n'a rien à voir avec celui de sa famille. Toutefois, en 1998, il fonda avec d'autres officiers un groupe clandestin dénommé « Militaires ethno-caceristes », en mémoire du maréchal Andrés Cáceres. Tout paraît indiquer une résurgence du militarisme de gauche au Pérou, incarné par l'ancien général et président Juan Velasco Alvarado (1968-1975), qu'Humala louait à côté de Chavez dans ses déclarations publiques. Il semble bien qu'Humala suivra les traces d'Hugo Chávez, en faisant une constitution à sa mesure, avec plus de pouvoirs personnels et démolissant les partis d'opposition. L'autoritarisme paraît définitivement consubstantiel à la politique latino-américaine.
11:35 Publié dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique



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