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07 mai 2006

Histoires (2)

En général, c'est Faustino Rodríguez qui s'assied au piano du Bandy. Exilé cubain de toute la vie, cet élève d'Ernesto Lecuona, dans ses moments de plus profondes nostalgies, joue si doux que l'on pourrait croire qu'il interprète Gershwin avec les mains dans les poches. Faustino s'est marié trois fois. De ses ex, le plus intime qu'il conserve ce sont trois numéros de téléphones coupés. Il voyagea beaucoup avant d'échouer sur la scène du Bandy. Jamais il ne s'arrêta longtemps nulle part. On a dit de lui qu'il entrait dans une ville en cherchant expressément la sortie. Dans un night-club de Caracas, on se rappelle encore du pianiste qui fit ses débuts avec ses adieux. À ses pieds, ses pas ont du mal à le suivre. Mais Faustino garde le souvenir frais des choses et des endroits par où il est passé. La nuit où je fis sa connaissance, il accompagnait la pauvre Cory, et la partition posée sur le piano était une carte routière.

Les chanteuses ne restent pas non plus longtemps au Bandy. La plus ancienne est Cory Shelton, une femme de peu de consistance intellectuelle et avec quelques rêves dans la tête, une créature simple et parfois émouvante qui réchauffe la foi en l'espèce humaine. Ernie conserve au-dessus de son bar un tableau signé par un peintre qui vacillait en parlant et qui vécut avec Cory une idylle laconique et passionnée qui se solda par huit mouchoirs à tordre de larmes et un fils. Le tableau ne rend pas justice à la chanteuse et on pourrait même le considérer de mauvais goût, bien que chaque fois des larmes viennent aux yeux de Cory en le contemplant lorsqu'elle vient quémander une avance. On croit se souvenir que ce peintre s'appelait Bjørn Mortensen, et l'oeuvre est un pubis dessiné à la mine de charbon sur le revers d'une facture. Cory ne souffre pas que ce soit cette image que ce type ait emporté d'elle. Et même s'il est difficile de le croire, le peintre lui permit de mettre sa signature au bas du tableau, comme s'il s'agissait de son oeuvre. Le titre, c'est lui qui le suggéra et elle l'accepta comme une découverte : Autoportrait. Parfois la pauvre Cory se remémore les temps anciens aux côtés de Bjørn Mortensen. Et lorsque quelqu'un banalise son travail, elle l'amène sous le cadre et lui dit :
- Je ne suis pas tête d'affiche à Broadway, chéri, mais il n'y a pas longtemps, mon pubis était célèbre.
Il n'est pas facile d'éviter que les amis plaisantent à ce sujet, mais dans une de ses chroniques de la Gazette de Bruxelles, Henri Timmermans éclaira le mieux l'affaire :
- Personne ne doute que l'Autoportrait de l'innocente chanteuse du Bandy manque de brillant artistique, mais, adéquatement adapté aux planches à imprimer de la Banque nationale, le pubis de Cory Shelton pourrait se retrouver sur les billets.

Henri Timmermans ! Mon Dieu ! Le plus vieux reporter de la Gazette de Bruxelles, racontant depuis des décennies à ses lecteurs les crimes de la ville. Il affirma qu'une personne n'est intéressante que si on peut en parler ou lorsqu'elle fait souffrir. Un jour, il dut rendre compte de l'assassinat de quelqu'un dont personne ne savait rien. Il lui en coûta à Henri de remplir une poignée de paragraphes avec l'histoire de ce malheureux. Mais aujourd'hui encore, on ne peut qu'admirer l'expressivité de la conclusion de l'article :
- L'affaire d'hier fut un crime sans mots, une nouvelle sans texte, comme tirer directement dans ma poubelle. La victime était un homme insignifiant qui n'avait même pas d'excuse pour qu'on le laissât en vie. Rien qu'en examinant le cadavre, le commissaire Delmotte déclara qu'avec un type pareil, la seule chose intéressante était l'orifice de sortie.
Au Bandy circulent beaucoup de légendes au sujet du commissaire Delmotte. Bien que je conçoive parfaitement que Delmotte ne soit pas un gars recommandable, j'ai toutefois des difficultés à admettre que lorsqu'il vint au monde, sa mère porta plainte contre lui. C'est une des légendes qu'il se charge d'entretenir, comme quand, en 1994, il me raconta, au petit matin :
- Mon garçon, je vient d'éclaircir le double assassinat du Quai au Bois à Brûler. J'ai arrêté deux suspects. Avec trois baffes, le premier a confessé le crime.
Comme je demandais ce qu'il en était du second, Delmotte répondit :
- L'autre ? Voyons, Lucilio, à la quatrième baffe, l'autre a confessé son innocence.

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