10 septembre 2006

Passion

medium_bandy021.jpgÀ un tout frais diplômé de la faculté de lettres qui avait forcé les portes du Bandy et qui lui tenait la jambe pour obtenir une recommandation auprès de la rédaction de la Gazette de Bruxelles, Henri Timmermans dit un jour :
- Fiston, il y a deux manières de foutre en l'air l'écriture, la masturbation et le journalisme. C'est à toi de voir...
Le jeune blanc-bec éconduit, Henri se rapprocha ensuite de notre petit groupe et continua :
- Un chanoine de Sainte Gudule m'avait bien prévenu que la tremblante du bras ne pouvait que nous mener sur le fangeux chemin de l'Enfer. Mais ce confesseur se trompa, bien que la chose ne resta pas sans conséquences. Certes, je n'allai pas en Enfer à cause d'une main épileptique, mais j'échouais en dessin. Et, en son temps, ma mère me rappelais encore que je ratais même les taches. Je me consacrai alors au journalisme, qui possède au moins l'avantage sur la masturbation qu'il ne faut pas baisser son pantalon.

En trente ans de carrière, Henri a écrit plusieurs milliers d'articles et de reportages, d'entrevues ou de simples faits divers. Grosso modo, car il n'a conservé aucun de ses écrits. Sa vie journalistique semble avoir été écrite avec une gomme à effacer. Jamais il ne fut tenté par la notoriété, comme sur la plage il prend le soleil sous le sable. Son goût pour les traces est à ce point inexistant qu'il pourrait même écrire sur du papier déjà enflammé. Tout ce qu'il voulait c'était observer la vie et approfondir l'aplomb de ces types durs qui parlent juste assez pour que la langue ne grossisse pas. Le reste ne comptait pas, ou si peu. Ce qui ne lui facilita pas la vie.

Quand il divorça de sa première femme, il avait juste assez d'argent pour téléphoner à quelqu'un qui n'aurait pas le téléphone. Dans l'appartement où il déménagea, on lui coupa l'eau et l'électricité pour retard de paiement. Et ce n'est que parce qu'il vivait au rez-de-chaussée qu'on ne lui enleva pas l'escalier. Henri se rappelle encore :
- Ce furent les pires moments de ma vie, Lucilio. J'arrivai même à penser que si je devais mourir, on devrait certainement m'enterrer avec un corps prêté. Évidemment, j'ai survécu. Et je suis toujours sur la brèche. Et ma prose se vend mieux. Et plus jamais je ne tomberai aussi bas qu'à l'époque où je devais réchauffer mon dîner en m'asseyant dessus.
En réalité, je me contente de bien peu. Jamais je n'ai aspiré à la vie étriquée de ces gravures de modes antibiotiques qui peignent une raie à la balle de tennis. J'ai toujours pensé que la vie a une beauté distincte et émouvante si tu la regardes au travers d'une fenêtre aux vitres sales et que les femmes ont plus d'attraits lorsque leur sourire surgit d'un bas qui file.
Même si la male vie me condamne, comme Charlie Parker, à mourir dans un cadavre quinze ans plus vieux que moi.

Il va sans dire que nous espérons tous au Bandy que cette fatale échéance soit la plus éloignée possible.

Commentaires

Il est temps de vous le dire: quelle inspiration, quel talent.

Ecrit par : ostrogods | 10 septembre 2006

Merci, l'ami.

Ecrit par : Lucilio | 11 septembre 2006

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