17 septembre 2006

Loosers

medium_bandy022.jpgC'est à la mode que d'être perdant. Il y a des musiques, des livres, des films de loosers. Il y a même de loosers à succès, car, au fond, l'aspiration ultime du perdant, c'est encore le succès. Mais le perdant authentique est un être simple, sans espérances politiques ou artistiques, un gars en transit et introspectif, qui passe sa vie entre trains et bus, dans les bars le long des routes, sous le soleil et la pluie, exposé à l'intempérie littérale et psychologique et seulement disposé à fonder un foyer sur un toboggan. Car le perdant n'est pas celui qui sort vaincu lors des élections, mais bien celui qui perd famille, emploi, santé et espoir. On ne peut perdre avec un chauffeur. Le perdant se note dans les chansons, mais aussi dans les excréments, comme Poe, qui finit par rejeter son cerveau parle cul.

Un vieux client du Bandy assurait que l'échec était le seul endroit où l'on pouvait se sentir réellement en sécurité. Car personne n'essaie jamais d'évincer quelqu'un de la dernière place. Il s'appelait Johnny Crocco et il s'asseyait au ciel en touchant le fond. Un jour, il nous raconta :
- Il n'y a rien de nouveau. Je connais beaucoup de gens qui ont cette philosophie de l'échec comme lieu inexpugnable. Mais les gens ont peur de leurs propres vérités. Ils ne croient pas que le malheur puisse être, en lui-même, une consolation et ils ont besoin de l'entendre dire par quelqu'un de plus prestigieux. Moi, j'ai entendu Sinatra le dire.

Les choses n'allaient pas très bien pour La Voix et il chantait dans un club des faubourgs de Las Vegas où Crocco avait ses habitudes. Un soir, ils restèrent seuls avec le barman. Alors Frankie ouvrit son coeur avec l'aide de quatre verres où l'on ne pouvait plus verser une goutte de gin :
- Je le sais par expérience. J'ai passé de mauvais moments, j'ai même craint de perdre ma voix. Je me sentais aussi reluisant qu'une serpillière. Plus une seule femme ne restait dans mes bras. Alors, je regardai mon reflet dans le miroir d'un cabaret et je me dis : Frankie, mon gars, ici, dans ce trou, tu ne risques plus rien, quoi que tu fasses, tu restes tranquille ou tu remontes.
Sinatra était bas, très bas, assis sur ses fèces, là où l'enfer se situe au niveau de la rue. Il prouva plus tard que l'on pouvait arriver très haut en dégringolant.

Depuis, Johnny Crocco aime les lieux fermés, ces endroits où l'on tombe si profondément que vouloir sortir la tête de la merde pour respirer semble être trop demander. Hier soir, il insistait encore :
- Mon ami, c'est très commode que d'être tombé. On perd la dignité et le vertige, mais aussi la peur de tomber. Les tiens t'ont abandonné et il te reste dans tes poches l'argent juste pour jouer à pile ou face la tempe sur laquelle tu vas appuyer le canon du révolver. Tu es foutrement seul, d'accord. Mais c'est alors, Lucilio, que tu découvres comme le ciel étoilé est beau lorsque, la face tournée vers le sol, tu regardes son reflet dans une mare de sang.

Ecrire un commentaire