15 octobre 2006

Le meilleur de la musique

medium_bandy026.jpgConstantin, notre bassiste préféré, a raison : ce qui définit le mieux un homme est la musique de fond qui donne à l'ambiance une touche de casualité mondaine, ce trait cosmopolite qui caractérise ces hommes qui boivent un Margarita à Londres et le pissent à New York. Jazziste de toute la vie, Constantin est cependant préoccupé :
- J'ai retourné plusieurs fois toute l'affaire dans ma tête et je crois pouvoir affirmer que notre musique, le jazz, perd en émotion s'il s'éloigne des bouges et s'il pense pouvoir tirer profit du décolleté et des jambes de Diana Krall.

Mais qu'est-ce que le jazz ? Au Bandy, c'était, il y a des années, quand débarquaient trois douzaines de noirs, une poignée d'inconnues aux sous-vêtements à tordre de sueur et les gars des narcotiques. Comme en son temps, il aurait été inimaginable que pointent leur nez au Birdland Club le photographe ou le rédacteur de Vogue. Pour beaucoup des meilleurs jazzmen, une jam session n'était rien d'autre qu'une profonde et hallucinante manière de passer le temps entre deux condamnations. Peu de ces génies atteignirent l'opulence des minets de la pop music. Billie Holiday mourut avec 70 cents sur son compte à vue et quelques dollars collés à sa jambe par un sparadrap. La nuit où il chanta pour la télévision Fine and Mellow, le saxophoniste Lester Young accompagna ce testament avec la délicate et tragique langueur de celui qui a l'intuition que dans les larmes de la vieille prostituée pourrit depuis longtemps la lumière lysergique de l'extrême-onction.

Les orchestres de jazz se formaient et se disloquaient en fonction des rafles policières et de la santé changeante des musiciens. Dizzy Gillespie suait de l'héroïne et quand il cassa sa pipe, loin de la maison, Charlie « Bird » Parker paraissait vingt ans plus vieux que les trente-cinq qu'il avait. John Coltrane tombait dans la drogue pour le bref plaisir de se relever et dans la trompette de Miles Davis, Round Midnight sonnait comme si elle était touchée par l'haleine de Dieu et les effets d'une embolie. Le pianiste Bill Evans se recroquevillait insipide sur le piano et le faisait sonner cool et sans espérance, comme s'il faisait profiter ses doigts de la force rémanente d'une colique biliaire.

Voilà ce qui plaît à Constantin, ce qu'il aime à retrouver au Bandy... Les souvenirs de ces âmes perdues et sans argent qui rêvèrent de conserver leurs économies sous les cartes d'une partie de poker... Les moments légendaires, comme ce jour où se mêlèrent de telle manière les roulements de la batterie, le piano de Faustino Rodríguez et les tirs croisés entre la porte du club et le fond de la salle que les clients applaudirent croyant qu'il s'agissait d'une imitation des classiques démonstrations de Gene Krupa. Il y eut quatre morts à la table du fond, mais Ernie grimpa rapidement sur la scène et cracha dans le microphone :
- Rien de grave. Un bouchon de champagne qui fait des siennes, c'est tout. La maison vous invite en espérant ne jamais vous revoir.
Naturellement, les morts reviennent rarement au Bandy.

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