20 octobre 2006

Turquie & Union européenne : de mal en pis

Mauvaise journée pour le Premier Ministre turc que celle de mardi dernier. Le pire ne fut pas lorsqu'il s'évanouit suite à une hypoglycémie probablement aggravée par la fatigue et le jeûne du ramadan. Le pire fut, alors qu'on l'amenait à l'hôpital en toute urgence, lorsque le conducteur et les gardes du corps descendirent tous en même temps du véhicule qui l'emmenait et fermèrent toutes les portes. Les clés étant restées sur le contact, les portes se trouvèrent totalement bloquées de l'intérieur. Et voilà un Premier Ministre, sans diagnostic de son état de santé, évanoui sur la banquette d'une voiture blindée et scellée. Et, au milieu d'un incroyable chaos, les gardes du corps, quelques membres de la familles d'Erdogan et une foule de Turcs criant et tentant de forcer l'entrée du véhicule, un peu à l'image de la Turquie aux portes de l'Union européenne.

La scène atteignait des sommets du burlesque, lorsqu'au milieu de la confusion quelqu'un repéra un chantier et alla demander l'aide des ouvriers. À coup de massue, ces derniers arrivèrent à briser une des fenêtres de la voiture blindée et à débloquer les portes. Ce qui déclencha les jours suivant un scandale majuscule dans le pays, non pas tant à cause de la mésaventure d'Erdogan, mais bien suite à la constatation que le Premier Ministre voyageait dans un véhicule qui ne pouvait pas résister à quelques coups sur les fenêtres. Avec un possible « diabète latent » comme le diagnostique le dernier rapport médical, on s'effraie rétrospectivement en Turquie sur ce qui aurait bien pu se passer si Erdogan avait souffert d'une crise cardiaque et non d'une simple perte de connaissance. Et surtout, que ce serait-il passé en cas d'attentat dans un véhicule aussi peu fiable et entouré de tant d'incompétence. Avec des gros titres comme « Un scandale de la sécurité » ou « Abandonné au destin », l'épisode a soulevé une véritable tempête politique en Turquie, où tout le système de sécurité qui entoure le Premier Ministre va être révisé. Par ailleurs, un médecin va être assigné qui accompagnera en permanence Erdogan dans ses déplacements.

Malgré tout, une tempête plus grande a été causée suite à l'approbation par l'Assemblée française d'un projet de loi criminalisant la négation du génocide arménien. Perçu comme une véritable offense, les éditorialistes turcs, y compris les plus modérés, se font la concurrence pour décrire, avec les couleurs les plus sombres et menaçantes, les  « conséquences » de l'humiliation française et de l'insistance européenne pour faire reconnaître à la Turquie comme « génocides » ce qui est vu dans ce pays comme de simples épisodes historiques, qui répondraient, par ailleurs, à des agressions antérieures et à des crimes commis par des Arméniens sur des Turcs. « La France joue avec le feu », titrait le journaliste Mustafa Unal. « La honte de la France est allée trop loin », écrivait dans le même journal, d'inspiration islamiste modéré, son collègue Huseyin Gulerce. Cela alors même que se tenait à Cordoue une réunion de travail dans le cadre de l'« Alliance des Civilisations », sous l'égide de l'Espagne et de la Turquie elle-même, et où les participants en appelaient à l'entente et au dialogue entre les cultures. Mais, pour l'heure, l'opinion turque ne veut pas entendre parler ni d'alliance, ni de civilisations, ni encore moins de ce qui rappelle l'Europe. Bien au contraire. De plus, le dépit commence à s'organiser.

La fédération turque des consommateurs appelle à un boycott des produits français, selon une stratégie qui fait florès dans les pays arabes et/ou musulmans depuis l'affaire des caricatures danoises de Mahomet. La semaine dernière le boycott concerna la compagnie pétrolière Total, qui a informé d'une diminution de 30% de ses ventes. Hürriyet, le journal le plus lu en Turquie, signale la prochaine cible : L'Oréal et toutes les marques appartenant au groupe (Biotherm, Cacherel, Garnier, Giorgio Armani, Inneov, Kerastase, Lancôme, Matrix, Maybelline, Ralph Lauren, Vichy, etc.) Mais l'assaut définitif de la contre-offensive turque se planifie au parlement. La Chambre turque vient, en effet, de compiler une « liste de la honte » qui reprendrait tous les « massacres » commis par les pays appartenant à l'Union européenne, avec une attention toute particulière envers les pays qui exigent la reconnaissance du génocide arménien dans la déportation des centaines de milliers d'Arméniens en 1915. Parmi les pays repris dans cette liste noire, on trouve la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie, la Suède, la Pologne, la Belgique, la Slovaquie, la Grèce, la Lettonie et Chypre (que la presse turque nomme « la Chypre grecque », un autre sujet qui empoisonne les négociations pour l'intégration de la Turquie à l'Union européenne, surnommée de manière récurrente comme le « club chrétien » qui dresse tous les obstacles possibles et humiliants pour que le rêve se transforme en cauchemar).

Commentaires

Un joyeux bazar, en vérité. Une seule chose sûr, c'est qu'avec la Turquie dans l'UE les sessions parlementaires seraient plus colorées...

Je plaisantais, bien entendu. :)

Ecrit par : Stéphane | 20 octobre 2006

J'ai toujours secrètement rêvé de voir un jour éclater un bon petit pugilat entre parlementaires européens. Je mourrai sans doute sans le voir... ;-)

Ecrit par : Lucilio | 20 octobre 2006

Islamiste modéré :)

Ecrit par : Ash | 20 octobre 2006

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