05 novembre 2006
Photographe
Un journaliste doit posséder la curiosité d'une coiffeuse, la dignité d'un mendiant et une orthographe suffisante pour savoir qu'une phrase ne commence pas par une virgule. Mais tout évolue si vite dans le monde de l'information que, à force de courir, beaucoup en oublie de poser les pieds par terre. Avaler la prose de ces supposés paladins de la liberté d'expression est loin de suffire : les rats de la Bibliothèque du Congrès mangent bien des livres sans savoir lire. Henri Timmermans,lui, aime les choses posées, les pas courts et les types comme Henri Cartier-Bresson, qui se pressait lentement, avec la rémanente élégance de celui qui sait que, d'une certaine façon, la gloire est une chose fausse et passagère qui partage la porte avec le dentiste.
Henri nous rappelait, hier au Bandy, l'instant où la nouvelle de la mort du photographe fit irruption dans la rédaction de La Gazette de Bruxelles :
- En général, je ne suis pas un type impressionnable. Mais là... ça m'avait quand même secoué un peu... Quelque chose venait de se briser dans ma routine quotidienne. Devant moi, il y avait une photographie... une photo dans une photo... l'image d'une femme capturée alors qu'elle contemplait une de ses semblables immortalisée par un autre photographe. Face à ce jeu de miroirs, je vis les pupilles d'un collègue se dilater comme quand un rédacteur tremble des mains parce qu'il tient une bonne histoire.
Derrière la photographie, Henri avait vu quelque chose d'autre, un de ses instantanés qui entrent par les yeux et se logent dans le cerveau pour s'installer dans le disque dur de la mémoire. Là, l'image reposa jusqu'à réapparaître, plus fraîche et vierge que la majorité que celles que crachait l'ordinateur, bien qu'elle datait de plus de 70 ans. À ce moment, Henri sût que celui qui avait prise cette photographie - motif d'envie et exemple décourageant pour tout qui s'enorgueillit d'avoir une caméra entre les mains - était mort. On parlait de Cartier-Bresson beaucoup et en bien avant qu'il ne laisse ce monde, réussite qui n'est à la portée que de quelques happy few. C'était un génie, mais qui ne se forçait pas pour le paraître, comme Picasso ou Capote, qu'il observa jusqu'à attraper leur essence sur un négatif. Il avait beaucoup à raconter sur la dignité humaine de la population civile en temps de guerre. Il donna un visage aux victimes et aux bourreaux...
Maintenant qu'il n'est plus, nous sommes curieux : quels instants aurait-il congelés dans ce 21e siècle débutant ? Très certainement Henri et tant de ses collègues seraient restés cois devant ses photos et auraient dit :
- Bordel - on est généralement assez grossier dans les rédactions - qui a fait ça ? Il faut le publier !
Et Henri de conclure, en regardant son verre vide :
- À chaque fois qu'un de ces individus s'en va, je pense que le passé fût meilleur, vu la médiocrité de ce présent que nous ne méritons pas. Ou peut-être si.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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