19 novembre 2006
Cadillac
Beaucoup de gens se trompent. Au lieu de remplir leur vie d'émotions, ils la remplissent de meubles. Au début, l'amour supporte tout. On tombe amoureux et l'on n'a pas besoin de grand chose pour avancer. Il nous semble que, pour cette femme, cela vaut la peine de vivre sans rien, en étant seulement attentif à sauter du lit pour déplacer la voiture stationnée en double file. Mais le temps passe et l'amour nous demande de sortir de la maison et de faire un fascinant voyage vers un de ces pays où la constitution se résume à la recette de la piña colada. L'amour s'en ressent. Difficile de supporter cette vision estivale et oisive du voyage comme un sauvetage de l'idylle. On aurait pensé que cette femme se serait contenté de regarder sous ses paupières les diapositives d'un rêve. Et on découvre que ce fut une erreur, que ce qu'elle veut, c'est partir en voyage vers un lieu ensoleillé, plein de sable et d'enfants pauvres. Un livre ne lui sert à rien, ni l'hallucination de la malaria ou une minute de cinéma, alors que nos bronches laissent écouter, sincère et fatigué, le ronron d'un projecteur. L'amour est quelque chose de complexe qui commence quand on connaît quelqu'un dont le corps semble appeler le nôtre depuis des années. Mais ensuite, il faut le soigner, même s'il est très résistant - en général, il faut deux personnes pour en arriver à bout -.
Hier soir, le commissaire Delmotte s'ouvrit un peu plus que de coutume sur ses déboires sentimentaux :
- Un jour une femme me dit qu'elle était désolée mais que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre ; qu'il me suffisait de m'évader en fermant les yeux alors qu'elle devait changer d'air et ajouter de nouvelles photographies à son album. Nous brisâmes là. Mon idée de l'amour est incompatible avec quelqu'un qui, en plus d'être un homme, a besoin de posséder un jeu complet de valises. Cette femme fut très claire. Elle me prévint qu'elle avait acheté une robe jaune. J'avais compris. Une femme comme celle-là n'achète pas une robe jaune sans l'espoir d'y joindre un billet d'avion pour les Caraïbes. Dans ces circonstances, même le type le plus maladroit comprend qu'il s'est trompé de partenaire et que dans le trousseau de cette femme on trouve six lits, un lavement au rhum et un atlas universel.
Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela, continua-t-il. Je n'espère rien de la vie. Je me suis regardé dans le miroir. Je crois que je ne devrais pas trop m'éloigner de mes pieds. Avec mon aspect, je ne saurais pas si je dois renouveler mon passeport avec une photographie ou une biopsie.
Il faut dire que le commissaire Delmotte est plombé par son passé. Il traîne un divorce et demi, un cursus scolaire médiocre, un sourire sur les photos de classe qui ressemble plus à un champignon attaquant le papier et son premier exploit sexuel fut de se faire opérer d'une fimose. Il fut un bébé robuste. La légende familiale veut qu'il pesât plus de cinq kilos à la naissance et qu'une voisine assura à sa mère qu'elle avait donné le jour à un beau-frère. Le meilleur de son curriculum est sa descendance. Il eut trois fils qui semblent être contents de tout ce qu'il ne leur a pas légués. Malgré tout, sa mère l'aime, elle l'embrasse sans gants. Par contre, les femmes de sa vie n'en gardent pas un bon souvenir. Lui non plus d'ailleurs :
- Le geste que les femmes admiraient le plus en moi était sortir l'argent pour payer le barman du Bandy. Lucilio, tu peux attirer une femme grâce aux émouvants traits de ton âme stylographique, mais un jour tu découvres, mon ami, qu'elle est partie avec un gars dont le matériel d'écriture était les clés d'une Cadillac blanche. Tu lui avais promis le ciel dans une lettre, mais elle est partie avec ce type parce que, sur ce chemin, elle aimerait bien dîner chez Maxim's.
Dire du commissaire qu'il est désabusé est encore loin de la vérité :
- La première fois, je me suis marié à l'église ; la seconde, ce fut un mariage civil ; si une troisième occasion se présente, il serait plus réaliste que je me marie devant un tribunal pénal, conclut-il.
Désormais, son objectif dans la vie est de se tenir à un demi mètre derrière le moteur du véhicule de patrouille. Mais, malgré tout, et même s'il se refuse à l'admettre, il attend toujours de rencontrer la femme bonne, sensible et compréhensive qui le laissera vivre en double file, avec un pied dans un slow et un autre sur l'accélérateur. Et que ses enfants sachent qu'il ne les oublie pas, bien qu'il passe à leur côté au volant d'une voiture de chasse.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note



Commentaires
Veuillez excuser mon ignorance, mais qui est donc la personne qui ecrit ces petites annecdottes savoureuses?
Ecrit par : blanche | 19 novembre 2006
Un homme qui aime les hommes. Enfin... entendons-nous bien : qui aime les femmes aussi ;-)
Ecrit par : Lucilio | 20 novembre 2006
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