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21 novembre 2006
Dignité, transplants et liberté
Chaque année meurent de nombreuses personnes dans l'attente d'un organe qui ne vient pas par manque de donneurs. Mais si ces derniers recevaient une gratification, la pénurie diminuerait sensiblement et beaucoup de gens seraient sauvés d'une mort inutile. C'est une réalité dont rend compte The Economist dans un article intitulé « Psst, wanna buy a kidney? » en faisant référence au modèle iranien. Dans ce pays, les listes d'attente ont disparues depuis que sont autorisées les transactions commerciales sur les organes :
The way to encourage this is to legalise the sale of kidneys. That's what Iran has done. An officially approved patients' organisation oversees the transactions. Donors get $2,000-4,000. The waiting list has been eliminated.
De façon très étrange, les bien-pensants considèrent cela comme contraire à la dignité humaine. La dignité humaine peut, parfois, valoriser le sacrifice et la mort. Depuis des temps immémoriaux, les hommes ont donné leur vie pour se libérer de la tyrannie. Cependant, il est moins évident que la morale exige que des milliers de nos proches meurent chaque jours inutilement espérant le don d'un rein, d'un foie, d'un coeur d'une personne décédée, seulement parce que beaucoup trouvent répugnant l'idée de vendre et d'acheter des organes prélevés sur des cadavres et qu'ils l'interdisent. De quelle manière serait affecté la morale ou la dignité humaine si les personnes malades qui nécessitent un transplant s'accordent librement avec les donateurs ou avec les familles des défunts sur l'achat d'un organe destiné à être transplanté ? C'est difficile à comprendre. Mais si permettre un marché d'organes transplantables offense la sensibilité de beaucoup, non moins offensant apparaît la mort inutile de milliers de personnes à cause d'une restriction arbitraire.
La pénurie d'organes augmente chaque jour avec l'avancée technologique qui rend possible de nouvelles transplantations. Et, chaque année, ils sont chaque fois plus nombreux ceux qui meurent, inscrits dans les longues listes d'attente des candidats à la transplantation. Le don anticipatif d'organes à être utilisés après le décès du donateur est une action qui ennoblit particulièrement ce dernier. Et beaucoup de personnes ont la grandeur d'âme, la décence et la solidarité de donner leurs organes, au lieu de les emporter dans la tombe, où ils ne serviront à personne. Mais, lamentablement, malgré d'importantes campagnes de sensibilisation, tous les ans, le nombre des donneurs diminue alors qu'augmente celui des patients qui dépendent d'une transplantation pour continuer à vivre.
Il est nécessaire de créer de nouveaux incitants. Un bon incitant serait d'organiser une fondation qui donne priorité pour une transplantation aux personnes qui donnent leurs organes avec anticipation. Le don serait ainsi une sorte d'assurance, souscrite avant de demander une transplantation. De cette façon, il y aurait plus de donneurs et moins de personnes mourraient en vain. Mais cela n'est pas suffisant. Il est impératif de laisser la liberté aux malades de convenir avec les donateurs ou les familles des défunts une récompense monétaire pour l'organe à transplanter.
La science économique étudie la rareté, que ce soit des aliments, de l'emploi ou des organes à transplanter. La rareté est presque toujours le résultat de restrictions qu'établissent les gouvernements en empêchant les gens de s'accorder volontairement sur l'échange de biens et de services. Et plus forte est la restriction, plus grande est la rareté. L'interdiction de la vente et de l'achat d'organes est à l'origine de la rareté et est responsable de la mort de nombreux innocents. Pour l'économie, la solution est d'éliminer les restrictions de manière à ce que l'offre corresponde à la demande et qu'ainsi s'achève la pénurie. Mais cette solution, conceptuellement simple et efficace, est considérée - par ceux qui n'ont pas besoin de transplants - comme profondément immorale et dénigrante.
La majorité des intellectuels, des religieux, des politiciens et des médecins assurent que les organes ne peuvent se transformer en une simple marchandise vendue à l'encan. Le corps humain - disent-ils - est le sanctuaire de l'âme, il ne peut être acheté ou vendu ! C'est pourquoi d'innombrables familles vivent, dans une totale impuissance, la tragédie de voir leurs êtres chers agoniser vainement. Ni l'âme, ni le corps de ces derniers n'importent alors. Le corps humain est sacré ; c'est précisément pour cela qu'il est la propriété absolue de l'individu. Personne d'autre que l'individu lui-même ne possède le droit de décider que faire avec sa vie. Tel est son droit fondamental, la source de sa morale, sa vertu et sa dignité. Sa décision de donner ou vendre ses organes n'affecte la morale de personne. En revanche, si on refuse à cette individu le droit de disposer de son corps, y compris après sa mort, parce que d'autres le considèrent comme offensant, on en fait un esclave. Il n'y a là aucune vertu ni morale. La dignité humaine ne peut s'inscrire que dans la liberté individuelle.
11:20 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Vente d'organes, Liberté
Commentaires
A chaque fois que j'ai osé cette position de la "compensation" au sujet, par exemple, du manque de donneurs (sang, organes), on m'a toujours vite fait comprendre que c'était tout bonnement immoral et indéfendable. Il va sans dire que je n'ai jamais compris pourquoi... Moi je vois le résultat, à savoir des vies sauvées. Riches ou pauvres, c'est un autre débat et ça n'exclut pas la solidarité. Ou bien alors c'est qu'elle ne valait pas grand chose...
On m'a aussi répondu qu'un tel marché serait très dangereux, ce que je peux considérer dans une certaine mesure puisque le peu d'éthique de certains chirurgiens ou plus largement des "voleurs d'organe" est très problématique mais cela se fait déjà depuis de nombreuses années en souterrain donc il n'y aurait rien de neuf au soleil. Il vaut certainement mieux jouer la transparence, les chances d'endiguer au moins partiellement le problème m'apparaissent bien supérieures.
Ce billet me conforte sur cette position toujours délicate à défendre. Je t'en remercie.
Ecrit par : Anthony Stéphan | 21 novembre 2006
Cette idée m'est toujours apparu foncièrement paradoxale.
Elle découle - à mon sens - d'une façon de pensée "réaliste" voire pessimiste puisque pour vous, tout se monnaie dans nos sociétés.
Mais alors pourquoi ne pas pousser le raisonnement jusqu'au bout et aborder les suites perverses d'un tel procédé ?
Anthony les évoque quelque peu en parlant des "voleurs d'organes". C'est un fait indéniable : si on transforme les organes en marchandise, ils deviendront sources de trafics, de fraudes, de ventes illégales, etc.
Le second problème qui me parait évident est celui de la transaction pure. Qui paiera ? Le receveur ? La sécurité sociale de notre beau pays ?
Recevoir un organe deviendra alors un luxe. Seuls les "riches" pourront se le permettre car il n'y a aucune raison que les prix ne flambent pas (pourquoi pas des enchères ?).
Ne soyons pas dupe, si c'était seulement une question d'éthique ou de morale, la question aurait été réglée depuis longtemps. Il y a d'autres enjeux qui prennent le dessus, c'est évident.
Ecrit par : JB Cestia | 21 novembre 2006
JB Cestia:
Selon vous, si la vente d'organes est légalisée, "si on transforme les organes en marchandise, ils deviendront sources de trafics, de fraudes, de ventes illégales, etc."
Si la vente d'organes est légalisée:
a) on parlera de marché et non de trafic;
b) comment sera-t-il possible de frauder? (Je ne vois pas; c'est légal.)
c) comment la vente pourra-t-elle être illégale puisqu'elle est légalisée?
Le premier problème que vous abordez n'existe donc pas.
Quant au deuxième point soulevé, il va de soi que c'est le bénéficiaire qui devra payer l'organe - ou l'assurance du bénéficiaire, etc.
Je ne pense même pas qu'il y aura flambée des prix.
Tant bien même y en aurait-il une, interdire ce bienfait au nom que "seuls les riches en profitent" relèverait d'un égoïsme formidable: "quoi, ils peuvent être soignés et pas moi? M'en fous: alors, que personne n'en profite." Avec de tels raisonnements, on peut revenir à l'âge de la pierre.
Posez-vous simplement la question centrale: de quel droit interdiriez-vous à quelqu'un de vendre ou de donner un de ses organes? De quel droit?
Ecrit par : Wali | 22 novembre 2006
Je ne suis pas non plus certain que les prix flamberaient... ou alors le temps que le marché s'installe et se régule.
Je pense que c'est clairement sous-estimer l'importance de l'offre et ne voir là que celle de la demande que de penser que les prix flamberaient nécessairement.
Et puis, comme le dit Wali, qu'importe, le principal intéressé, à savoir le receveur, a ici son mot à dire et à mon avis, il réserve de vraie surprise à ceux qui persistent à nous imposer leur moraline et pour cause, cette dernière ne guérit pas. Pire, elle tue.
Par ailleurs, je trouve la proposition du don anticipatif énoncée dans ce billet très intéressante.
Ecrit par : Anthony Stéphan | 22 novembre 2006
"...si on transforme les organes en marchandise, ils deviendront sources de trafics, de fraudes, de ventes illégales, etc..."
Justement non. Les trafics, les fraudes, les ventes illégales, c'est maintenant qu'elles ont lieu, avec toutes les conséquences criminelles que l'on sait ou que l'on peut deviner. Par la faute de l'interdiction qui pèse sur la vente d'organes. C'est précisément pour mettre fin à cette situation qu'une libéralisation de la vente d'organes doit être mis en place, afin de garantir éthique, sécurité et qualité dans ce domaine.
Ecrit par : Lucilio | 22 novembre 2006
"Si la vente d'organes est légalisée:
a) on parlera de marché et non de trafic;
b) comment sera-t-il possible de frauder? (Je ne vois pas; c'est légal.)
c) comment la vente pourra-t-elle être illégale puisqu'elle est légalisée?
Le premier problème que vous abordez n'existe donc pas."
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a) Bien sûr qu'il y aura un marché. Mais tout marché connait son marché parallèle, donc ses trafics.
b) De même pour les fraudes.
c) J'imagine que dans le projet évoqué, la vente d'organes ne se fera pas dans les grandes surfaces. Il y aura donc moultes règles à respecter pour vendre ses organes. Par conséquent, moultes règles seront contournées. D'où la vente illégale.
Le premier problème que j'ai abordé n'existe en effet pas, mais existera si on légalise la vente d'organes.
"de quel droit interdiriez-vous à quelqu'un [...] de donner un de ses organes?"
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Personne ne l'interdit.
"C'est précisément pour mettre fin à cette situation qu'une libéralisation de la vente d'organes doit être mis en place, afin de garantir éthique, sécurité et qualité dans ce domaine."
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Cette argumentation me fait clairement penser à celle des pro-libéralisation du canabis... (mais c'est un autre débat).
A l'heure actuelle le don d'organes est tout à fait sécurisé et de qualité. Je ne vois pas en quoi le rendre lucratif augmentera la qualité du "produit".
Je pense qu'une partie du problème principal (le manque de don) tendrait à se résoudre si de vraies campagnes de communication sur ce thème étaient mise en place.
Mieux, si, dans tout dossier médical, on obligeait les gens à prendre une décision à l'avance sur cette question en cas de décès. Car qu'on se le dise, la pénurie de don provient également d'un manque de connaissance sur ce sujet.
Beaucoup de personnes décèdent sans avoir évoqué le don d'organes. Rares sont les proches qui oseront alors donner leur accord pour le défunt.
Ecrit par : JB Cestia | 22 novembre 2006
"a) Bien sûr qu'il y aura un marché. Mais tout marché connait son marché parallèle, donc ses trafics."
S'il y a des marchés parallèles, c'est suite à une intervention législative (régulation: il faut respecter telles et telles règles, sinon on ne peut pas commercer).
Je ne prône aucune intervention législative dans ce domaine: tout par conventions privées, tel est mon credo.
"b) De même pour les fraudes."
Idem.
"c) J'imagine que dans le projet évoqué, la vente d'organes ne se fera pas dans les grandes surfaces. Il y aura donc moultes règles à respecter pour vendre ses organes. Par conséquent, moultes règles seront contournées. D'où la vente illégale."
Réfléchissez. S'il y a des règles étatiques, c'est que ce n'est pas légalisé. En effet, le principe sera, avant tout: vous ne pouvez pas vendre d'organe. Sauf (c'est donc une exception) si vous respectez les règles que nous établissons.
Si c'est de règles privées dont vous parliez (contrats, règles de certains hôpitaux), il ne peut il y avoir d'illégalités (pour rappel, ce mot se réfère à la loi).
"Le premier problème que j'ai abordé n'existe en effet pas, mais existera si on légalise la vente d'organes."
Dès que l'état intervient (que ce soit pour interdire ou pour poser des règles), il y aura toujours un marché parallèle, un trafic, des fraudes et des opérations illégales.
Dans la mesure où l'intervention de l'état est la cause de tout cela, cesser d'intervenir reviendrait à supprimer ces conséquences.
Nier cela relève de la folie.
Ecrit par : Wali | 23 novembre 2006



