22 novembre 2006
Le Nicaragua ou la caricature de la loi
Avec 38% des suffrages exprimés, Daniel Ortega Saavedra, l'ancien dictateur sandiniste qui régna plus de dix ans au Nicaragua, a obtenu la présidence de de pays d'Amérique centrale lors des élections du 5 novembre. Bien qu'il fût très loin d'obtenir la majorité absolue, Ortega n'avait pas besoin d'un second tour : selon la récente réforme constitutionnelle, taillée sur mesure pour ces comices, le candidat recueillant le plus de voix pouvait être déclaré vainqueur s'il atteignait les 40% ou même seulement 35%, si l'écart qui le séparait du second était de 5% ou plus. Étranges chiffres, en vérité.
Les seconds tours, si communs dans le monde entier, furent précisément conçus pour éviter que quelqu'un puisse arriver à la tête de l'État sans compter sur un véritable appui populaire, suite à la dispersion du vote entre divers partis. En participant à un second tour visant à départager les deux candidats de tête, l'électorat a le temps de réfléchir, de revoir ses positions, de mettre en relation ses aspirations et la réalité politique de la société. On évite ainsi l'émergence de gouvernements faibles, sans soutien suffisant d'un parti ou de la population qui peut mener à de graves situations d'instabilité politique.
La curieuse réforme nicaraguayenne n'a pas tenu compte de ces considérations : si Ortega peut s'estimer satisfait des 38% recueillis - score habituel de son parti lors des élections antérieures -, les candidats défaits, en revanche, peuvent se sentir floués par un système qui leur a refusé la victoire : si l'on additionne les votes émis en faveur de Montealegre (Alliance libérale, 30%) et Rizo (Parti libéral constitutionnel, 26%), on peut constater qu'Ortega se trouvait franchement minoritaire face aux partis de centre-droit, que l'on considère le vote populaire ou le parlement. Le gouvernement d'Ortega, par conséquent, sera affaibli dès le départ, et son avenir peut-être compromis, car une franche majorité du pays ne se sent pas représenté par sa personne controversée.
Comment en est-on arrivé cette situation, peu commune en vérité, et même surprenante pour beaucoup ? La principale raison est que la réforme constitutionnelle mentionnée trouve sa source dans un marché passé entre les sandinistes et le Parti libéral constitutionnel avec l'objectif, d'un côté, d'empêcher le triomphe de Montealegre et le renvoi d'Ortega dans l'opposition pour une quatrième fois consécutive et, d'autre part, d'obtenir l'absolution de l'ex-mandataire Alemán, ancien patron du Parti libéral constitutionnel, qui avait été condamné à une lourde peine pour corruption avérée. Ayant en mémoire les chiffres des élections passées et en main ceux des sondages, ces deux groupes politiques s'unirent pour approuver un système électoral dessiné pour que triomphe Ortega : si un second tour avait eu lieu, l'ancien tyran socialiste aurait perdu une nouvelle fois - comme ce fut toujours le cas depuis le retour de la démocratie au Nicaragua - face aux votes réunis de l'électorat qui se refuse à l'avoir comme président. Mais, pour l'instant, personne ne peut se plaindre : tout s'est déroulé conformément à la loi, en respectant scrupuleusement la lettre.
Ce qui vient de se dérouler au Nicaragua est un bon exemple de ce qui se passe dans un grand nombre de pays d'Amérique latine (mais, hélas, dans chaque fois plus de pays dans le monde, y compris occidentaux) : on respecte la loi, mais cette loi est déficiente, souvent absurde et pratiquement toujours élaborée pour favoriser de délibérément certaines personnes, partis ou groupes d'intérêts. L'empire de la loi (le rule of law dont sont si fiers les Anglo-saxons) devient une grossière caricature que l'État utilise pour favoriser ou protéger certaines personnes. Il s'agit là seulement d'une forme raffinée du despotisme qui est employée, depuis le pouvoir politique, pour attaquer les droits élémentaires des citoyens.
11:15 Publié dans International | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Nicaragua, Daniel Ortega, Eduardo Montealegre



Commentaires
Interessant...Rappelez-moi, n'est-ce pas grace a ce type de disposition constitutionnelle que Salvador Allende avait ete elu au Chili. Il etait devenu President sans veritablement un large soutien electoral...D'ou les desordres qui suivirent ??
Ecrit par : mispe | 22 novembre 2006
De même que Calderon au Mexique récemment.
Ecrit par : pierre p | 23 novembre 2006
Ton article est tout à fait intéressant, Lucilio, et fort juste.
pierre p a par ailleurs parfaitement raison ; sauf que le PRI semble se rapprocher du PAN, ce qui renforce a priori l'assise de Calderon. Ortega n'est pas pour l'heure dans la même situation, même si "le pacto" puede renovarse...
Ecrit par : phiconvers | 23 novembre 2006
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