26 novembre 2006
Culture
Un soir, après avoir jeté à la poubelle un livre qu'elle avait trouvé dans sa loge, Cory Shelton m'avoua qu'elle ne lisait pas, par crainte de lui voir pousser des lunettes sur le nez. Je l'avisais qu'avec cette façon de voir, elle devait également s'abstenir de manger si elle ne voulait pas avoir des problèmes d'estomac.
- Ce n'est pas la même chose, chéri, me répondit-elle. Ce qui pousse dans l'estomac, personne ne le voit.
Et elle balaya la question de son esprit. La pauvre Cory ne pourrait lire qu'un ouvrage qu'à la condition d'y trouver les horaires des trains et les adresses des pharmacies de garde. Une autre fois, elle me dit quelque chose qui, d'une certaine manière, était d'une logique imparable :
- Je crois que les livres sur la guerre, par exemple, sont la pire séquelle de la guerre même.
Et elle ajouta ces paroles qui n'auraient pas été déplacées dans la bouche d'Ernie :
- Moi, la vie, je la vis, je ne la lis pas.
Je restai pensif, craignant qu'à sa mort le cerveau de Cory ne puisse être utilisé que pour sceller des fenêtres mal jointées.
Une autre fois que nous retrouvâmes au bar du Bandy, elle me raconta qu'elle vivait avec un type qui la désirait pour son corps et qui se fichait éperdument de sa culture.
- Quand tu es une chanteuse dans un club comme celui d'Ernie, ce qui compte le moins, Lucilio, c'est ton passé, ta culture, ton niveau académique. Personne ne se souviendra de ta conversation. Le pénis d'un homme se rappelle seulement de ce qui est à sa portée. Cet Oscar Wilde faisait des phrases avec sa bouche parce qu'il vivait dans un autre monde. En fréquentant les serveurs du Bandy, même lui aurait su que ce qui intéresse la plupart des gens dans ta bouche ce ne sont pas exactement les phrases, mais la langue.
Pour Cory, c'est très clair. Elle se fit même le serment de ne jamais rien lire de profond...
- À moins que ce soit édité en spray, ria-t-elle. La culture vieillit les gens. Il importe peu de conserver l'esprit jeune si ce que l'on attend de toi n'est pas exactement une conversation sur la littérature polonaise. Une de mes camarades d'école lisait un nouveau livre tous les quatre jours, depuis son enfance. Quand elle fêta ses trente ans, elle avait le double de mon âge. Un livre te donne de la maturité, je n'en doute pas. Mais il faut alterner avec des crème pour le visage. De plus, la culture peut être utile, une autre de mes condisciples se contentait d'être capable de ne pas faire de fautes d'orthographe en notant les numéros de téléphone de ses clients.
Tout cela est cependant loin de faire de Cory Shelton une sotte. Tous, nous nous souvenons encore de la répartie cinglante qu'elle jeta au visage d'un bellâtre qui s'essayait à l'emballer après son tour de chant :
- Tu sais, mon chou... Je ne me fixe pas trop sur les caractéristiques physiques des hommes. À ce sujet, comme dans beaucoup d'autres choses, je suis les conseils de ma mère, qui une fois me dit qu'en cas d'extrême nécessité, une femme devait faire en sorte que sa beauté dure cinq minutes de plus que l'argent de son amant.
Bien sûr, personne au Bandy ne lui jettera la première pierre. Et nous comprenons parfaitement que pour beaucoup de femme un homme ne se révèle intéressant que si partager son lit signifie également partager son testament.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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