03 décembre 2006

Jours heureux

medium_bandy033.jpgHier, la soirée débuta au Bandy avec un type dont la carrière se résume à cinquante ans en dents de scie et à plusieurs lustres d'ostracisme. Ariel Longoria perdit ses cheveux il y a bien longtemps. Il les avait remplacés par une perruque spectaculaire plus grande que sa tête et qui lui allait aussi bien qu'un rat aérophagique. Mais cela fait deux saisons qu'il l'a abandonnée. Maintenant, sur la tête du vieux chanteur brille une calvitie qui ne colle pas très bien à la peau, presque postiche, sorte de circoncision hors de propos.

Ce fut une soirée évocatrice. Ariel altéra la ligne traditionnelle du club avec un répertoire destiné aux collégiens des années cinquante, début soixante. Il chanta Diana, Put your head on my shoulder, des choses de Paul Anka, des thèmes de Frankie Avallon, ces douces partitions que l'on dansait lors des bals de fin d'étude sous l'administration Eisenhower, quand, dans les environs de San Francisco, descendaient jusqu'à Sausalito des petits groupes de voitures jaunes et bleues sur l'asphalte fuchsia de cette Amérique puritaine et sûre qui hissait sa bannière grâce aux battements d'ailes colombophiles du babillage antibiotique de Sandra Dee ; l'Amérique heureuse et distraite où l'on ne perdait pas le temps à vérifier si les cyprès des cimetières donnaient des cerises.
- Mon Dieu, se rappelle Ariel, à l'époque, les rivières d'Amérique cherchaient encore leur lit pour s'installer et les derniers pionniers de la frontière les passaient à gué portant sur l'épaule de la bouse sèche de chevaux morts.
À la fin de son tour de chant, Ariel prit un café à notre table et nous dit :
- Les gars, ces choses semblent fausses, mais tout cela est vrai. Que la foudre s'abatte sur moi, mais il était possible pour un type d'arriver au bureau ovale de la Maison Blanche sans autres ressources que d'être monté, la veille, à la tribune du Capitole avec une Bible à la main et un haut-de-forme. J'ai connu à la high school de Tulsa une fille si douce, si entière. Cela semble un rêve, mais je vous jure que cette fille si décente se plaignait de ce que son hymen lui faisait mal lorsqu'elle dansait un slow.

Ariel et Ernie continuèrent le reste de la nuit à se rappeler les vieilles histoires du Bandy tandis que, dans les doigts de Faustino Rodríguez au piano, forgeait Dieu. Ils évoquèrent ainsi cette matinée jonchée de restes de nourriture et de cartes sales avec Percy Durango soufflant dans son saxo un sordide mélange de jazz et de gin.
- On aurait dit que le bon Fred Astaire était passé par-là. On aurait juré qu'il avait marché au plafond. Ce bon Freddie ! Un gars qui nouait ses lacets de chaussures avec de l'oxygène.

Ou encore la dernière nuit où Artie Fuller joua au Bandy et où il jeta dans sa trompette à peine assez d'air pour réciter une moitié de prière. Il mourut le lendemain. Il avait passé des années à dilapider l'argent et la vie dans ce qu'il appelait une débauche d'obscurité. Il savait bien qu'un jour où l'autre tout cela devrait finir, d'une manière ou d'une autre.
- Aussi rapidement que si je me décidais à déjeuner d'une balle en pleine poire.
Artie Fuller fumait, buvait et l'odeur des cartes sur ses mains résistait à tous les savons. Il vivait pour le jazz mais ne négligeait pas les jupons. On lui a toujours connu de mauvaises fréquentations. Pour lui, le mariage ne servait en réalité qu'à avoir à ses côtés quelqu'un qui puisse nous aider à nous installer dans le cercueil. Son meilleur moment sentimental, il le connut toutefois avec une certaine Julia, de vingt ans plus jeune que lui. Mais l'âge n'avait pas d'importance :
- Une femme de trente ans ne doit attendre que dix pour fêter ses cinquante, précisa-t-il un jour. Et puis Julia est le genre de femme qui convienne à un type comme moi... vous savez, le genre qui achète un billet pour un train déjà parti... Julia, c'est une de ces femmes propres et amorales qui calment leur conscience en se masturbant avec la brosse à dents.

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