10 décembre 2006

Théâtre du monde

medium_bandy034.jpgIl n'y a pas à tourner autour du pot. Il y a peu de personnes romantiques et détachées qui voyagent sans objectif précis et qui s'arrêtent pour vivre là où se rejoignent l'avarice et le rêve. Le Bandy est pourtant rempli de ces hommes et de ces femmes dont l'idée de la réussite sociale est de se trouver sous quelqu'un capable de les dénuder avec les dents en même temps qu'il ou elle les embrasse pour les réchauffer grâce à l'ouvre-boîte d'un baiser. Ces gens abritent peu d'espoir sur pas grand chose et souvent leur horizon est si limité qu'on s'attend à tout moment les voir jouer aux dés un paquet de cartes. Ces personnes sont véritablement émouvantes. Ils feignent la distance et semblent impénétrables, mais rien n'est moins sûr. Au fond, ce sont des personnes sensibles, taiseuses mais sensibles, dures mais sensées, qui pour éviter la douleur à leur enfant, seraient capables de le gaver de plomb au petit déjeuner. Un matin, alors que nous sortions du club, une choriste du Bandy me dit :
- J'aime les gens qui voyagent dans les vols de retour, tu sais Lucilio, ces hommes et ces femmes qui se feraient un garrot à la jambe avec la moitié de l'oesophage.

Voilà le genre de personnages qui fréquentent le club d’Ernie. Comme cette femme qui transpire la rosée, mais de qui, un jour, le pianiste Faustino Rodríguez me dit :
- Mon garçon, tout ce que je sais d’elle, c’est que son sourire est le pseudonyme d’un mensonge. Mais elle possède le charme de cette sorte de femme avec qui la vie serait comme descendre les ordures emballées dans du papier cadeau.
Ou alors quand se croisèrent au Bandy la chanteuse Dorothée Forest et le dramaturge Nathan Carmichael, qui écrivait des monologues extrêmement longs, paraissant être écrits pour le flegme respiratoire d’un plongeur.

Dorothée n’entendait rien à ce théâtre profond et symboliste dont la mise en scène n’exigeait comme ameublement qu’un verre d’eau. Un soir, elle s’assit à la table de Carmichael et lui dit, franc de port :
- Je suis allée au théâtre pour voir ta dernière pièce. Elle ne m’a pas plus du tout, darling. Ces époux se disputant en se tournant le dos et se jetant à la figure la Guerre froide, le cosmos et le manque de communication… Au diable tout cela, darling ! Ils résoudraient facilement tous leurs problèmes s’ils pouvaient avoir à portée de main un bar et un horoscope.

L’illustre Carmichael ne cilla pas. Il leva lentement les yeux, comme si l’haleine le dérangeait plus que les propos, et répondit :
- C’est votre opinion, Madame, mais vous feriez mieux d’employer votre énergie à améliorer votre rôle. Je suis sûr que votre voix ferait se pourrir un cancer du larynx.
Tous deux avaient raison. Ce type écrivait sur des couples dont la froideur intérieure aurait certainement été guérie avec deux vodka martini bien tassés. Et Dorothée Forest, réellement, était si mauvaise chanteuse qu’Ernie refusa toujours de l’engager :
- Forget it, chérie. Avec ton filet de voix tu ne pourrais être que la confidente d’un sourd. Le Bandy ne peut pas se permettre une chanteuse qui donne l’impression d’avoir le pouce en bouche.
Et il ajouta avec une crudité rare, pour l’Ernie de cette époque :
- En plus, ton aspect s’apparente à des reliefs de repas. Je n’ai rien contre toi, poupée, mais je crois que tu aurais plus de succès si tu chantais par correspondance.


Dorothée et Nathan se marièrent. Maintenant, le monologue le plus profond de toutes les oeuvres de Nathan est un long suçon.

Commentaires

Déjà deux week-end sans Bandy : cela ne se peut !

Ecrit par : aymeric | 26 décembre 2006

Mwouais...serait temps de s'y remettre! :-)

Ecrit par : sioran | 04 janvier 2007

Nom d'un caniche à barbe, quelle belle histoire !

Ecrit par : Tietie007 | 12 décembre 2007

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