10 décembre 2006
Théâtre du monde
Il n'y a pas à tourner autour du pot. Il y a peu de personnes romantiques et détachées qui voyagent sans objectif précis et qui s'arrêtent pour vivre là où se rejoignent l'avarice et le rêve. Le Bandy est pourtant rempli de ces hommes et de ces femmes dont l'idée de la réussite sociale est de se trouver sous quelqu'un capable de les dénuder avec les dents en même temps qu'il ou elle les embrasse pour les réchauffer grâce à l'ouvre-boîte d'un baiser. Ces gens abritent peu d'espoir sur pas grand chose et souvent leur horizon est si limité qu'on s'attend à tout moment les voir jouer aux dés un paquet de cartes. Ces personnes sont véritablement émouvantes. Ils feignent la distance et semblent impénétrables, mais rien n'est moins sûr. Au fond, ce sont des personnes sensibles, taiseuses mais sensibles, dures mais sensées, qui pour éviter la douleur à leur enfant, seraient capables de le gaver de plomb au petit déjeuner. Un matin, alors que nous sortions du club, une choriste du Bandy me dit :
- J'aime les gens qui voyagent dans les vols de retour, tu sais Lucilio, ces hommes et ces femmes qui se feraient un garrot à la jambe avec la moitié de l'oesophage.
Voilà le genre de personnages qui fréquentent le club d’Ernie. Comme cette femme qui transpire la rosée, mais de qui, un jour, le pianiste Faustino Rodríguez me dit :
- Mon garçon, tout ce que je sais d’elle, c’est que son sourire est le pseudonyme d’un mensonge. Mais elle possède le charme de cette sorte de femme avec qui la vie serait comme descendre les ordures emballées dans du papier cadeau.
Ou alors quand se croisèrent au Bandy la chanteuse Dorothée Forest et le dramaturge Nathan Carmichael, qui écrivait des monologues extrêmement longs, paraissant être écrits pour le flegme respiratoire d’un plongeur.
Dorothée n’entendait rien à ce théâtre profond et symboliste dont la mise en scène n’exigeait comme ameublement qu’un verre d’eau. Un soir, elle s’assit à la table de Carmichael et lui dit, franc de port :
- Je suis allée au théâtre pour voir ta dernière pièce. Elle ne m’a pas plus du tout, darling. Ces époux se disputant en se tournant le dos et se jetant à la figure la Guerre froide, le cosmos et le manque de communication… Au diable tout cela, darling ! Ils résoudraient facilement tous leurs problèmes s’ils pouvaient avoir à portée de main un bar et un horoscope.
L’illustre Carmichael ne cilla pas. Il leva lentement les yeux, comme si l’haleine le dérangeait plus que les propos, et répondit :
- C’est votre opinion, Madame, mais vous feriez mieux d’employer votre énergie à améliorer votre rôle. Je suis sûr que votre voix ferait se pourrir un cancer du larynx.
Tous deux avaient raison. Ce type écrivait sur des couples dont la froideur intérieure aurait certainement été guérie avec deux vodka martini bien tassés. Et Dorothée Forest, réellement, était si mauvaise chanteuse qu’Ernie refusa toujours de l’engager :
- Forget it, chérie. Avec ton filet de voix tu ne pourrais être que la confidente d’un sourd. Le Bandy ne peut pas se permettre une chanteuse qui donne l’impression d’avoir le pouce en bouche.
Et il ajouta avec une crudité rare, pour l’Ernie de cette époque :
- En plus, ton aspect s’apparente à des reliefs de repas. Je n’ai rien contre toi, poupée, mais je crois que tu aurais plus de succès si tu chantais par correspondance.
Dorothée et Nathan se marièrent. Maintenant, le monologue le plus profond de toutes les oeuvres de Nathan est un long suçon.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
03 décembre 2006
Jours heureux
Hier, la soirée débuta au Bandy avec un type dont la carrière se résume à cinquante ans en dents de scie et à plusieurs lustres d'ostracisme. Ariel Longoria perdit ses cheveux il y a bien longtemps. Il les avait remplacés par une perruque spectaculaire plus grande que sa tête et qui lui allait aussi bien qu'un rat aérophagique. Mais cela fait deux saisons qu'il l'a abandonnée. Maintenant, sur la tête du vieux chanteur brille une calvitie qui ne colle pas très bien à la peau, presque postiche, sorte de circoncision hors de propos.
Ce fut une soirée évocatrice. Ariel altéra la ligne traditionnelle du club avec un répertoire destiné aux collégiens des années cinquante, début soixante. Il chanta Diana, Put your head on my shoulder, des choses de Paul Anka, des thèmes de Frankie Avallon, ces douces partitions que l'on dansait lors des bals de fin d'étude sous l'administration Eisenhower, quand, dans les environs de San Francisco, descendaient jusqu'à Sausalito des petits groupes de voitures jaunes et bleues sur l'asphalte fuchsia de cette Amérique puritaine et sûre qui hissait sa bannière grâce aux battements d'ailes colombophiles du babillage antibiotique de Sandra Dee ; l'Amérique heureuse et distraite où l'on ne perdait pas le temps à vérifier si les cyprès des cimetières donnaient des cerises.
- Mon Dieu, se rappelle Ariel, à l'époque, les rivières d'Amérique cherchaient encore leur lit pour s'installer et les derniers pionniers de la frontière les passaient à gué portant sur l'épaule de la bouse sèche de chevaux morts.
À la fin de son tour de chant, Ariel prit un café à notre table et nous dit :
- Les gars, ces choses semblent fausses, mais tout cela est vrai. Que la foudre s'abatte sur moi, mais il était possible pour un type d'arriver au bureau ovale de la Maison Blanche sans autres ressources que d'être monté, la veille, à la tribune du Capitole avec une Bible à la main et un haut-de-forme. J'ai connu à la high school de Tulsa une fille si douce, si entière. Cela semble un rêve, mais je vous jure que cette fille si décente se plaignait de ce que son hymen lui faisait mal lorsqu'elle dansait un slow.
Ariel et Ernie continuèrent le reste de la nuit à se rappeler les vieilles histoires du Bandy tandis que, dans les doigts de Faustino Rodríguez au piano, forgeait Dieu. Ils évoquèrent ainsi cette matinée jonchée de restes de nourriture et de cartes sales avec Percy Durango soufflant dans son saxo un sordide mélange de jazz et de gin.
- On aurait dit que le bon Fred Astaire était passé par-là. On aurait juré qu'il avait marché au plafond. Ce bon Freddie ! Un gars qui nouait ses lacets de chaussures avec de l'oxygène.
Ou encore la dernière nuit où Artie Fuller joua au Bandy et où il jeta dans sa trompette à peine assez d'air pour réciter une moitié de prière. Il mourut le lendemain. Il avait passé des années à dilapider l'argent et la vie dans ce qu'il appelait une débauche d'obscurité. Il savait bien qu'un jour où l'autre tout cela devrait finir, d'une manière ou d'une autre.
- Aussi rapidement que si je me décidais à déjeuner d'une balle en pleine poire.
Artie Fuller fumait, buvait et l'odeur des cartes sur ses mains résistait à tous les savons. Il vivait pour le jazz mais ne négligeait pas les jupons. On lui a toujours connu de mauvaises fréquentations. Pour lui, le mariage ne servait en réalité qu'à avoir à ses côtés quelqu'un qui puisse nous aider à nous installer dans le cercueil. Son meilleur moment sentimental, il le connut toutefois avec une certaine Julia, de vingt ans plus jeune que lui. Mais l'âge n'avait pas d'importance :
- Une femme de trente ans ne doit attendre que dix pour fêter ses cinquante, précisa-t-il un jour. Et puis Julia est le genre de femme qui convienne à un type comme moi... vous savez, le genre qui achète un billet pour un train déjà parti... Julia, c'est une de ces femmes propres et amorales qui calment leur conscience en se masturbant avec la brosse à dents.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26 novembre 2006
Culture
Un soir, après avoir jeté à la poubelle un livre qu'elle avait trouvé dans sa loge, Cory Shelton m'avoua qu'elle ne lisait pas, par crainte de lui voir pousser des lunettes sur le nez. Je l'avisais qu'avec cette façon de voir, elle devait également s'abstenir de manger si elle ne voulait pas avoir des problèmes d'estomac.
- Ce n'est pas la même chose, chéri, me répondit-elle. Ce qui pousse dans l'estomac, personne ne le voit.
Et elle balaya la question de son esprit. La pauvre Cory ne pourrait lire qu'un ouvrage qu'à la condition d'y trouver les horaires des trains et les adresses des pharmacies de garde. Une autre fois, elle me dit quelque chose qui, d'une certaine manière, était d'une logique imparable :
- Je crois que les livres sur la guerre, par exemple, sont la pire séquelle de la guerre même.
Et elle ajouta ces paroles qui n'auraient pas été déplacées dans la bouche d'Ernie :
- Moi, la vie, je la vis, je ne la lis pas.
Je restai pensif, craignant qu'à sa mort le cerveau de Cory ne puisse être utilisé que pour sceller des fenêtres mal jointées.
Une autre fois que nous retrouvâmes au bar du Bandy, elle me raconta qu'elle vivait avec un type qui la désirait pour son corps et qui se fichait éperdument de sa culture.
- Quand tu es une chanteuse dans un club comme celui d'Ernie, ce qui compte le moins, Lucilio, c'est ton passé, ta culture, ton niveau académique. Personne ne se souviendra de ta conversation. Le pénis d'un homme se rappelle seulement de ce qui est à sa portée. Cet Oscar Wilde faisait des phrases avec sa bouche parce qu'il vivait dans un autre monde. En fréquentant les serveurs du Bandy, même lui aurait su que ce qui intéresse la plupart des gens dans ta bouche ce ne sont pas exactement les phrases, mais la langue.
Pour Cory, c'est très clair. Elle se fit même le serment de ne jamais rien lire de profond...
- À moins que ce soit édité en spray, ria-t-elle. La culture vieillit les gens. Il importe peu de conserver l'esprit jeune si ce que l'on attend de toi n'est pas exactement une conversation sur la littérature polonaise. Une de mes camarades d'école lisait un nouveau livre tous les quatre jours, depuis son enfance. Quand elle fêta ses trente ans, elle avait le double de mon âge. Un livre te donne de la maturité, je n'en doute pas. Mais il faut alterner avec des crème pour le visage. De plus, la culture peut être utile, une autre de mes condisciples se contentait d'être capable de ne pas faire de fautes d'orthographe en notant les numéros de téléphone de ses clients.
Tout cela est cependant loin de faire de Cory Shelton une sotte. Tous, nous nous souvenons encore de la répartie cinglante qu'elle jeta au visage d'un bellâtre qui s'essayait à l'emballer après son tour de chant :
- Tu sais, mon chou... Je ne me fixe pas trop sur les caractéristiques physiques des hommes. À ce sujet, comme dans beaucoup d'autres choses, je suis les conseils de ma mère, qui une fois me dit qu'en cas d'extrême nécessité, une femme devait faire en sorte que sa beauté dure cinq minutes de plus que l'argent de son amant.
Bien sûr, personne au Bandy ne lui jettera la première pierre. Et nous comprenons parfaitement que pour beaucoup de femme un homme ne se révèle intéressant que si partager son lit signifie également partager son testament.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19 novembre 2006
Cadillac
Beaucoup de gens se trompent. Au lieu de remplir leur vie d'émotions, ils la remplissent de meubles. Au début, l'amour supporte tout. On tombe amoureux et l'on n'a pas besoin de grand chose pour avancer. Il nous semble que, pour cette femme, cela vaut la peine de vivre sans rien, en étant seulement attentif à sauter du lit pour déplacer la voiture stationnée en double file. Mais le temps passe et l'amour nous demande de sortir de la maison et de faire un fascinant voyage vers un de ces pays où la constitution se résume à la recette de la piña colada. L'amour s'en ressent. Difficile de supporter cette vision estivale et oisive du voyage comme un sauvetage de l'idylle. On aurait pensé que cette femme se serait contenté de regarder sous ses paupières les diapositives d'un rêve. Et on découvre que ce fut une erreur, que ce qu'elle veut, c'est partir en voyage vers un lieu ensoleillé, plein de sable et d'enfants pauvres. Un livre ne lui sert à rien, ni l'hallucination de la malaria ou une minute de cinéma, alors que nos bronches laissent écouter, sincère et fatigué, le ronron d'un projecteur. L'amour est quelque chose de complexe qui commence quand on connaît quelqu'un dont le corps semble appeler le nôtre depuis des années. Mais ensuite, il faut le soigner, même s'il est très résistant - en général, il faut deux personnes pour en arriver à bout -.
Hier soir, le commissaire Delmotte s'ouvrit un peu plus que de coutume sur ses déboires sentimentaux :
- Un jour une femme me dit qu'elle était désolée mais que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre ; qu'il me suffisait de m'évader en fermant les yeux alors qu'elle devait changer d'air et ajouter de nouvelles photographies à son album. Nous brisâmes là. Mon idée de l'amour est incompatible avec quelqu'un qui, en plus d'être un homme, a besoin de posséder un jeu complet de valises. Cette femme fut très claire. Elle me prévint qu'elle avait acheté une robe jaune. J'avais compris. Une femme comme celle-là n'achète pas une robe jaune sans l'espoir d'y joindre un billet d'avion pour les Caraïbes. Dans ces circonstances, même le type le plus maladroit comprend qu'il s'est trompé de partenaire et que dans le trousseau de cette femme on trouve six lits, un lavement au rhum et un atlas universel.
Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela, continua-t-il. Je n'espère rien de la vie. Je me suis regardé dans le miroir. Je crois que je ne devrais pas trop m'éloigner de mes pieds. Avec mon aspect, je ne saurais pas si je dois renouveler mon passeport avec une photographie ou une biopsie.
Il faut dire que le commissaire Delmotte est plombé par son passé. Il traîne un divorce et demi, un cursus scolaire médiocre, un sourire sur les photos de classe qui ressemble plus à un champignon attaquant le papier et son premier exploit sexuel fut de se faire opérer d'une fimose. Il fut un bébé robuste. La légende familiale veut qu'il pesât plus de cinq kilos à la naissance et qu'une voisine assura à sa mère qu'elle avait donné le jour à un beau-frère. Le meilleur de son curriculum est sa descendance. Il eut trois fils qui semblent être contents de tout ce qu'il ne leur a pas légués. Malgré tout, sa mère l'aime, elle l'embrasse sans gants. Par contre, les femmes de sa vie n'en gardent pas un bon souvenir. Lui non plus d'ailleurs :
- Le geste que les femmes admiraient le plus en moi était sortir l'argent pour payer le barman du Bandy. Lucilio, tu peux attirer une femme grâce aux émouvants traits de ton âme stylographique, mais un jour tu découvres, mon ami, qu'elle est partie avec un gars dont le matériel d'écriture était les clés d'une Cadillac blanche. Tu lui avais promis le ciel dans une lettre, mais elle est partie avec ce type parce que, sur ce chemin, elle aimerait bien dîner chez Maxim's.
Dire du commissaire qu'il est désabusé est encore loin de la vérité :
- La première fois, je me suis marié à l'église ; la seconde, ce fut un mariage civil ; si une troisième occasion se présente, il serait plus réaliste que je me marie devant un tribunal pénal, conclut-il.
Désormais, son objectif dans la vie est de se tenir à un demi mètre derrière le moteur du véhicule de patrouille. Mais, malgré tout, et même s'il se refuse à l'admettre, il attend toujours de rencontrer la femme bonne, sensible et compréhensive qui le laissera vivre en double file, avec un pied dans un slow et un autre sur l'accélérateur. Et que ses enfants sachent qu'il ne les oublie pas, bien qu'il passe à leur côté au volant d'une voiture de chasse.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
12 novembre 2006
Halitose
On l'aura compris : on fume beaucoup au Bandy. On fume tellement dans le club d'Ernie que même le savon des toilettes est gris. La fantaisie de la fumée y adoucit les moeurs des caïds et la moue des jupes des danseuses. Johnny Crocco se rappelle encore ce que lui disait un jour Sinatra à Las Vegas :
- On dit que je fume trop. Je ne crois pas. D'ailleurs, la fumée de cigarette est le défaut qui se combine le mieux avec mes yeux bleus.
Voilà ce que disait Frankie, un gars qui se brossait les dents, une clope visée au bec.
Cory Shelton, elle aussi, on la verra rarement sans une cigarette au bout des doigts. On suppose que c'est pour cette raison qu'elle se fait manucurer au bureau de tabac. Avec sa main droit fumigène, l'équivoque déesse du Bandy semble être une balle qui viendrait d'être tirée et son port de tête est pareil à celui de quelqu'un qui se rafraîchirait de la chaleur suffocante en s'éventant avec une compresse usagée.
La première fois que je la rencontrais, devant la porte du night-club, la brume était si dense que la fumée de sa cigarette était un comme autographe sur une tâche d'encre.
- Je pue, me dit-elle. Mais le temps apprend aux gens comme moi que ce que les amants retiennent d'un baiser ce n'est pas le goût du dentifrice mais la mauvaise haleine. Savoir ce genre de choses nous épargne les déconvenues.
Rien n'est plus vrai. Ce qui reste en mémoire d'une phrase, ce n'est pas sa syntaxe ou sa pertinence, mais son mauvais goût.
Au crépuscule de sa voix, Cory chante comme si l'on avait essayé de la bâillonner avec un hochet. Elle fit bien une tentative pour y porter remède à l'hôpital. Mais elle renonça finalement. L'oto-rhino lui expliqua qu'avec une telle voix, mettre le moindre argent dans un traitement était aussi vain que de vouloir le garder dans une cheminée. De retour au Bandy, elle annonça à Ernie :
- Je renonce à la clarté de ma voix. Au diable ! En fin de compte, mon job, c'est de chanter, pas de présenter le journal parlé.
Et le public continue d'applaudir à tout rompre la mal fichue voix de cette femme dans la gorge de laquelle se trouve des espaces sans son. À l'époque, le vétéran Henri Timmermans écrivit dans la Gazette de Bruxelles :
- Cory Shelton a perdu une bonne partie de ses capacités vocales. Sa voix rappelle parfois la colère d'une chauve-souris coincée dans une gaine d'aération, parfois la brillante sonorité d'une pièce de monnaie qui tombe dans un bidet. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est bien au tabac que Cory Shelton doit le sincère raffinement d'une voix qui ne mérite pas une critique mais un diagnostic.
Et la loi n'y fera rien ! Ernie assure que le Bandy ne sera jamais un lieu sans fumée :
- Rendez-vous compte, les amis... supprimer la fumée serait aussi absurde que de vouloir laver le Christ de son sang et de le transformer en surfeur hawaïen.
Tous, nous l'approuvons et nous inquiétons de cette obsession pour la santé, qui arriverait presque à éliminer la tentation de tuer de bonne foi. Mais que peut-on attendre de ces gens qui passent l'aspirateur avant de s'étendre sur une plage, repassent au fer les feuilles de salade, paniquent à l'approche de la vieillesse et défaillent à la première ride ?
De l'autre côté de la rue, on vient de fermer un club où la direction interdisait de fumer. C'était une aventure sans lendemain. Avec Ronnie et Melodius, nous y avions été faire une apparition avant la faillite. Le type le plus méchant du local piquait son steak avec le cure-dent de son vermouth. C'est là que nous fîmes connaissance du sénateur D. Nous dînâmes ensemble et il nous détailla son programme politique. Écologique, D. nous jeta à la figure qu'il était contre le tabac et que si la peine de mort devait un jour être réintroduite, il veillerait à ce que les condamnés soient exécutés sur une chaise électrique de basse consommation énergétique. Vers les cinq heures du matin, nous laissâmes sadiquement cet idiot en compagnie d'un dur, un vrai. Charlie MacDonald, le gars qui, une nuit, soupa d'un repas de trois services avec quatre balles dans l'estomac et qui, après le café, se leva en s'excusant, disant qu'il avait juste le temps d'arriver à la maison pour ouvrir la porte aux infirmiers.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05 novembre 2006
Photographe
Un journaliste doit posséder la curiosité d'une coiffeuse, la dignité d'un mendiant et une orthographe suffisante pour savoir qu'une phrase ne commence pas par une virgule. Mais tout évolue si vite dans le monde de l'information que, à force de courir, beaucoup en oublie de poser les pieds par terre. Avaler la prose de ces supposés paladins de la liberté d'expression est loin de suffire : les rats de la Bibliothèque du Congrès mangent bien des livres sans savoir lire. Henri Timmermans,lui, aime les choses posées, les pas courts et les types comme Henri Cartier-Bresson, qui se pressait lentement, avec la rémanente élégance de celui qui sait que, d'une certaine façon, la gloire est une chose fausse et passagère qui partage la porte avec le dentiste.
Henri nous rappelait, hier au Bandy, l'instant où la nouvelle de la mort du photographe fit irruption dans la rédaction de La Gazette de Bruxelles :
- En général, je ne suis pas un type impressionnable. Mais là... ça m'avait quand même secoué un peu... Quelque chose venait de se briser dans ma routine quotidienne. Devant moi, il y avait une photographie... une photo dans une photo... l'image d'une femme capturée alors qu'elle contemplait une de ses semblables immortalisée par un autre photographe. Face à ce jeu de miroirs, je vis les pupilles d'un collègue se dilater comme quand un rédacteur tremble des mains parce qu'il tient une bonne histoire.
Derrière la photographie, Henri avait vu quelque chose d'autre, un de ses instantanés qui entrent par les yeux et se logent dans le cerveau pour s'installer dans le disque dur de la mémoire. Là, l'image reposa jusqu'à réapparaître, plus fraîche et vierge que la majorité que celles que crachait l'ordinateur, bien qu'elle datait de plus de 70 ans. À ce moment, Henri sût que celui qui avait prise cette photographie - motif d'envie et exemple décourageant pour tout qui s'enorgueillit d'avoir une caméra entre les mains - était mort. On parlait de Cartier-Bresson beaucoup et en bien avant qu'il ne laisse ce monde, réussite qui n'est à la portée que de quelques happy few. C'était un génie, mais qui ne se forçait pas pour le paraître, comme Picasso ou Capote, qu'il observa jusqu'à attraper leur essence sur un négatif. Il avait beaucoup à raconter sur la dignité humaine de la population civile en temps de guerre. Il donna un visage aux victimes et aux bourreaux...
Maintenant qu'il n'est plus, nous sommes curieux : quels instants aurait-il congelés dans ce 21e siècle débutant ? Très certainement Henri et tant de ses collègues seraient restés cois devant ses photos et auraient dit :
- Bordel - on est généralement assez grossier dans les rédactions - qui a fait ça ? Il faut le publier !
Et Henri de conclure, en regardant son verre vide :
- À chaque fois qu'un de ces individus s'en va, je pense que le passé fût meilleur, vu la médiocrité de ce présent que nous ne méritons pas. Ou peut-être si.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29 octobre 2006
Beauté létale
Il n'y a rien de définitif en matière de beauté. Il y a des visages magnifiques où Dieu rase gratis, mais qui manquent de vie, de langage, de diction. Où n'apparaît pas cette lumière inégalable qui ne s'obtient que par le gâchis, un jour inespéré de la vie, en cet instant fugace, laconique où une très belle femme commence à perdre la santé et les hommes. Une femme est définitivement belle lorsque se confondent sur son visage les traits et les symptômes.
Ava Gardner possédait la beauté géométrique de la statuaire classique. Mais le sommet du resplendissant spectacle de sa photogénie, elle ne l'atteint pas grâce à la cosmétique, mais bien avec le bourbon. Oui, une femme est définitivement belle lorsque, sous la symétrie de son visage, on discerne la sourde morsure du jeu ou la douleur tue qui présage la chimiothérapie. Dans la beauté radieuse de Rita Hayworth, il y avait d'abord un équilibre, mais personne ne doute que dans les lèvres de Gilda on ressentait, à parts égales, la froideur de l'Art, mais aussi cet autre beauté frémissante, clinique et fatale qu'acquiert une femme quand à son sourire s'ajoutent la potassique lumière du plaisir ou une colique d'ovaires. Et que dire de l'expression de Gloria Grahame ? Le zèle de son regard ne s'améliorait-il pas lorsqu'il suivait, non pas une pose coquette devant le miroir, mais une gifle de Lee Marvin ? Le bonheur endort le visage et l'affadit. Le saint est moins expressif que le proxénète.
Un jour, dans sa loge au Bandy, où l'atour le plus suggestif était un paravent, Cory Shelton me le dit clairement :
- La beauté se bonifie à mesure qu'on en fait mauvais usage. Cela arrive souvent, Lucilio, quand - choses de la vie, malice d'un homme ou mauvais gin - tu regardes une fille et que tu découvres que son regard est vingt ans plus âgé qu'elle. Mon sourire n'est pas l'expression d'une femme amoureuse, mon chou, mais la séquelle d'un vice.
Elle avait déjà commencé sa dégradation physique et je me souviens qu'arriva un moment, dans la lente déclinaison de sa beauté, où la regarder était comme contempler une fleur qui ne restait vivante que si on l'arrosait d'eau et de barbituriques.
C'est pourquoi il faut revendiquer à nouveau la beauté inutile et récréative, la beauté ardente, superficielle, pyrotechnique et charnelle, féconde et excitante, qui ne provoque pas un poème, mais crée un vice. Les femmes cultes bougèrent le monde à la lente vitesse des romans et des nouvelles, mais le monde atteint sa vitesse maximale quand intervient une femme possédée de cette beauté de compétition, à l'instar de Mata Hari, de Christine Keeler ou de la Belle Otero, qui entraient dans les chancelleries avec plus de facilité et moins de bruit qu'une bombe. Car, dans La femme au portrait, c'est par une de ces femmes à la beauté banale et périphrastique de night-club et de concours de beauté - qui sont celles qui entraînent le cerveau des hommes - qu'Edward G. Robinson fut conquis.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
22 octobre 2006
Homer Simpson
Parfois, l'air mijote au Bandy. Comme hier, quand l'ambiance se plomba après le départ des musiciens. L'atmosphère était si chargée que l'on ne voyait presque plus la fumée et qu'il fallait respirer en mettant dans la bouche des cuillerées d'air. Ernie affirme que, lorsque cette épaisseur s'installe, un pessimisme s'empare de lui qui ne le quitte que difficilement. Mais nous savons tous qu'il apprécie cet air gras où la lumière se propage comme de l'huile usagée. Il le confessa d'ailleurs :
- Lucilio, l'humidité chaude est un vecteur de maladies et de vices. C'est certain. Mais je ne pourrais vivre sans l'angoissante sensation de ce qui monte à la bouche avec la toux est un mélange d'oxygène, de sang et de codéine. J'adore Venise, ajouta-t-il, j'aime les villes inondées par l'eau et les vices, ces villégiatures où les gens viennent avec leur amants et leur cardiologues. C'est pourquoi j'adore Atlantic City, le genre de villes où il y a tant d'humidité dans les hôtels que les cigarettes s'éteignent seules. En définitive, j'adore l'air dense et humide comme lorsque je pisse.
C'est ainsi que le patron du Bandy aime les jours comme ceux où la buée des gens nous laisse sur le visage ce brillant doux et morbide qui glisse jusqu'au col de la chemise en un acide pâté de séborrhée et où les idées vaseuses rampent mollement le long du bar. Hier soir, Alfred en profita donc pour nous entretenir d'une de ses monomanies. Il assure à tous les fidèles du club que les publicités télévisées et celles de certaines revues plus ou moins crapuleuses commencent à réclamer plus de prestige social, et même d'orgueil militant, pour un archétype masculin dédaigné et méprisé depuis l'avènement des modes gay, métrosexuelle ou même rétrosexuelle. Il affirme catégoriquement - après son troisième double bourbon sec - qu'il est plus que temps que fasse son coming out l'homme commun, le mec du bar du coin. Celui qui, sans trop de prétentions esthétiques, ni sentiment vindicatif de l'existence, parle de football, de bagnoles et de filles. Qui, les samedis, met un sweet-shirt pour aller chez Carrefour acheter trois pour le prix de deux. Et qui, quand il devient philosophe, se demande si on doit se laver les mains avant ou après uriner.
Il n'existe pas de militance sans mythe fondateur, sans héros statutaire. Si les gays vénèrent comme martyr l'Oscar Wilde emprisonné à Reading, et si de même manière la tendance métrosexuelle a trouvé en David Beckham un modèle, l'Orgueil Mec n'ira pas très loin s'il ne trouve rapidement son prophète dont le Verbe sera la prédiction de l'homme de la taverne de Moe.
- En vérité, je vous le dit, mes frères, comme figure de proue du Mouvement Mec, je propose qu'Homer Simpson soit élevé à la catégorie de philosophe humoristique universel. Oserais-je remplir ma bouche des mots « icône » et « emblématique » ? Homophobe, obèse, saoulard, goinfre et vulgaire, mais malgré tout génial, à la façon d'Ignatius J. Reilly, Homer Simpson est sans aucun doute le meilleur d'entre nous. Il est urgent de prendre possession des rues, de lancer la cavalcade de la Mec Pride, menée par une poupée gonflable d'Homer Simpson aux proportions cyclopéennes.
Alfred le Palmipède dixit.
Disons-le tout de suite : l'humour d'Alfred fait le désespoir de sa femme. Leur vie familiale surmonta toutefois de nombreux avatars. Quand ils se marièrent, il n'était plus très fringuant, poursuivi par les créanciers et la mort, et semblait avoir si peu de futur que sa fiancée arriva à l'autel vêtue en grand deuil. Et, durant la cérémonie, Alfred reçut en même temps la communion et le viatique. Finalement, tous deux arrivèrent à fêter leurs noces d'argent. Mais leur mariage était si détérioré et les disputes si constantes que, pour l'occasion, les habitués du Bandy se cotisèrent pour leur offrir de la vaisselle brisée.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
15 octobre 2006
Le meilleur de la musique
Constantin, notre bassiste préféré, a raison : ce qui définit le mieux un homme est la musique de fond qui donne à l'ambiance une touche de casualité mondaine, ce trait cosmopolite qui caractérise ces hommes qui boivent un Margarita à Londres et le pissent à New York. Jazziste de toute la vie, Constantin est cependant préoccupé :
- J'ai retourné plusieurs fois toute l'affaire dans ma tête et je crois pouvoir affirmer que notre musique, le jazz, perd en émotion s'il s'éloigne des bouges et s'il pense pouvoir tirer profit du décolleté et des jambes de Diana Krall.
Mais qu'est-ce que le jazz ? Au Bandy, c'était, il y a des années, quand débarquaient trois douzaines de noirs, une poignée d'inconnues aux sous-vêtements à tordre de sueur et les gars des narcotiques. Comme en son temps, il aurait été inimaginable que pointent leur nez au Birdland Club le photographe ou le rédacteur de Vogue. Pour beaucoup des meilleurs jazzmen, une jam session n'était rien d'autre qu'une profonde et hallucinante manière de passer le temps entre deux condamnations. Peu de ces génies atteignirent l'opulence des minets de la pop music. Billie Holiday mourut avec 70 cents sur son compte à vue et quelques dollars collés à sa jambe par un sparadrap. La nuit où il chanta pour la télévision Fine and Mellow, le saxophoniste Lester Young accompagna ce testament avec la délicate et tragique langueur de celui qui a l'intuition que dans les larmes de la vieille prostituée pourrit depuis longtemps la lumière lysergique de l'extrême-onction.
Les orchestres de jazz se formaient et se disloquaient en fonction des rafles policières et de la santé changeante des musiciens. Dizzy Gillespie suait de l'héroïne et quand il cassa sa pipe, loin de la maison, Charlie « Bird » Parker paraissait vingt ans plus vieux que les trente-cinq qu'il avait. John Coltrane tombait dans la drogue pour le bref plaisir de se relever et dans la trompette de Miles Davis, Round Midnight sonnait comme si elle était touchée par l'haleine de Dieu et les effets d'une embolie. Le pianiste Bill Evans se recroquevillait insipide sur le piano et le faisait sonner cool et sans espérance, comme s'il faisait profiter ses doigts de la force rémanente d'une colique biliaire.
Voilà ce qui plaît à Constantin, ce qu'il aime à retrouver au Bandy... Les souvenirs de ces âmes perdues et sans argent qui rêvèrent de conserver leurs économies sous les cartes d'une partie de poker... Les moments légendaires, comme ce jour où se mêlèrent de telle manière les roulements de la batterie, le piano de Faustino Rodríguez et les tirs croisés entre la porte du club et le fond de la salle que les clients applaudirent croyant qu'il s'agissait d'une imitation des classiques démonstrations de Gene Krupa. Il y eut quatre morts à la table du fond, mais Ernie grimpa rapidement sur la scène et cracha dans le microphone :
- Rien de grave. Un bouchon de champagne qui fait des siennes, c'est tout. La maison vous invite en espérant ne jamais vous revoir.
Naturellement, les morts reviennent rarement au Bandy.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08 octobre 2006
Marilyn & Audrey
- Quel est ton type de femme, Lucilio ? me demanda à brûle-pourpoint Ernie en me servant un Old Fashioned, hier soir, juste avant que Constantin et son trio ne commencent à jouer sur la scène du Bandy.
- Celle qui ne passe pas inaperçue dans les toilettes des hommes, répondis-je du tac au tac.
Nous nous comprîmes. Lui-même préfère les femmes qui n'essaient pas d'égaler les hommes dans leurs vices, mais bien dans leurs rêves. Son type de femme, contrairement à ce que l'on pourrait croire, n'est pas celui de ces femmes exubérantes, alimentaires, de ces êtres aérostatiques et corticoïdes qui suggèrent non pas une pensée mais une bouchée. Marilyn Monroe était adorable, mais la seule chose que son torse évoquait, ce n'était pas une émotion ou un adagio, mais cent grammes de cholestérol. Quelqu'un a bien dit que son sein était comme un pain sorti du four, mais Ernie lui préfère Audrey Hepburn, qui manquait du succulent attrait de Jayne Mansfield, une réplique de Marilyn avec une surdose de charcuterie. Audrey Hepburn était essentielle, efflanquée et diététique comme une équerre. Et plutôt qu'une morsure, elle inspirait une phrase. À la voir à côté de l'inégalable Cary Grant dans Charade, on comprend que parfois le plus excitant dans une femme est lorsqu'on découvre dans son corps la douteuse lascivité nudiste de Sir Alec Guiness.
- S'il te plaît, ma belle, ne bouge plus, dit, un jour, Ernie à une femme. Reste où tu es et ne fais plus un seul de tes gestes. Le plus beau chez toi, ce ne sont pas tes vêtements, ni ta coiffure, ni même ce subtil abattement qui semble être causé par l'effrayant poids du scepticisme. En réalité, mon amie, ta meilleure qualité est mon imagination.
Cela arrive fréquemment : on déçoit lorsqu'on ouvre la bouche et on comprend alors que l'on aurait remporté l'affaire si, au lieu de prononcer cette maudite phrase, on avait mangé l'olive qui garnissait notre dry martini. Soyons honnêtes : l'intérêt de beaucoup de conversations est que, tôt ou tard, elles s'achèvent. Ne jamais se laisser tenter à scruter le tréfonds de quiconque. Souvent derrière l'apparence la plus énigmatique et fascinante ne se cache pas un poète mais un gars dont la seule fantaisie est de supposer que la lumière s'éteint chaque fois que l'on ferme la porte du frigo.
À ce moment, s'approcha le commissaire Delmotte, qui se joint à la conversation. Le commissaire a connu beaucoup de déceptions en croyant rencontrer l'être merveilleux qui allait remplir sa vie. Dans ces moments, il aurait volontiers renoncé à son imagination et se serait bien contenté de quelques postures dans un lit. Hier soir, il en était convaincu et il voulait convaincre :
- Ernie, nous ne devons pas nous faire d'illusions. Les femmes connaissent exactement notre valeur. Elles savent immédiatement si ce qu'il y a de meilleur dans un homme est son cancer du larynx. Quant à elles, il y a peu à savoir. Le seul mystère qui entoure les femmes qui entrent au Bandy, ce n'est pas un vers de Rimbaud peint à la Betadine sur leur sourire, mais bien leur calendrier de menstruation. Maintenant, plutôt que d'essayer de connaître leur âme, il me suffit de vider le contenu de leur sac à main sur la table.
Mais Ernie se refuse à être aussi désabusé. Pour lui, le meilleur de nous-mêmes reste toujours dans le regard que les autres posent sur nous. La nudité est inutile, l'imagination est plus puissante, assure-t-il en racontant comment un jour un paralytique, dans une chaise roulante, l'apostropha devant le club :
- Je ne peux pas descendre les escaliers du Bandy. Mais je reste ici, devant la porte, et, les yeux fermés, je respire le son de l'orchestre. Je ne pourrais pas traverser la rue sans être renversé par une voiture. Mais, les yeux clos, un homme peut aller plus loin que tout autre avec une paire de chaussures.
- Tais-toi. Et laisse-moi donc imaginer que j'ai passé la nuit avec un livre entre les cuisses, lui lança alors, du bout du bar, une cliente sceptique.
01:00 Publié dans At the Bandy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


