13 décembre 2006
Le Chili entre enfin dans le 21e siècle
Ce dimanche, avec la mort du général Augusto Pinochet, une page de l'histoire chilienne, faite de divisions et de douleurs, se tourne définitivement. Depuis trois jours, les médias internationaux font simultanément état de la joie - fêtant la mort de l'ancien dictateur - et de l'indignation - regrettant le fait que celui-ci ait échappé à la justice et évité de rendre compte des crimes commis alors qu'il était au pouvoir - d'une grande partie de la population chilienne et au delà de l'opinion mondiale.
Pinochet déboula sur la scène internationale le matin du 11 septembre 1973, lorsqu'il conduisit le coup d'État qui renversa le gouvernement d'Allende. Logiquement, l'objectif des caméras se focalise sur la période de la dictature militaire et de la répression qui s'étendit au Chili de 1973 à 1990. Cependant, ces mêmes médias évitent soigneusement de nous parler de la période précédant le 11 septembre 1973, ces trois années de « voie chilienne vers le socialisme », rendant ainsi impossible la compréhension de ce douloureux épisode de l'Histoire. Une mise en perspective s'impose dès lors.
Le 4 septembre 1970, Salvador Allende, candidat de l'Unité Populaire (coalition de six partis), obtint 36,30% des voix aux élections présidentielles chiliennes face aux candidats Jorge Alessandri, du Parti National (34,98%) et Radomiro Tomic, de la Démocratie Chrétienne (27,84%). La gauche ne représentait donc qu'un tiers de la population. Malheureusement, la constitution chilienne ne prévoyait pas de second tour ; s'il y en avait eu un, on peut être assuré que jamais Allende ne serait parvenu à la présidence. Allende fut ainsi désigné - et non pas élu comme le veut la légende - à la présidence par le congrès, comme le prévoyait la constitution dans un tel cas, avec l'appui des démocrates chrétiens qui avait fait signer à Allende un pacte - qui ne sera jamais honoré par Allende - de respect de la constitution.
Quelles étaient les idées politiques des partis composant l'Unité Populaire ? Pour les dirigeants du Parti Radical, le moins gauchiste de la coalition : « Seulement en dehors du système capitaliste se trouve la possibilité d'une solution pour la classe travailleuse » ; « Le Parti Radical est socialiste et sa lutte est dirigée en vue de la construction d'une société socialiste » ; « Nous acceptons le matérialisme historique et l'idée de la lutte des classes comme moyen pour interpréter l'histoire » (Déclaration politico-idéologique approuvée lors le la 25e Convention nationale du Parti Radical en 1971). Pour le Parti Socialiste : « La violence révolutionnaire est inévitable et légitime. Il est le résultat nécessaire du caractère violent et répressif de l'État-classe. Elle constitue l'unique chemin qui mène à la prise du pouvoir politique et économique et à sa défense » ; « Il est possible pour le gouvernement de détruire les bases du système capitaliste de production. En créant et en élargissant l'aire de "propriété sociale" aux dépens des entreprises capitalistes et de la bourgeoisie monopolistique, nous pourrons leur quitter le pouvoir économique » ; « L'état bourgeois au Chili ne peut servir de base au socialisme, il est nécessaire de le détruire. Pour construire le socialisme, les travailleurs chiliens doivent dominer la classe moyenne pour s'emparer du pouvoir total et exproprier graduellement tout le capital privé. C'est ce qui s'appelle la dictature du prolétariat » (Convention de Chillán de 1967). Nous sommes loin d'un soi-disant projet modéré (autre thème du mythe Allende) tellement vanté par la gauche internationaliste et tiers-mondiste. Allende confirma lui-même cette vision politique dans un entretien avec Régis Debray où il déclara que la signature du pacte de respect de la constitution n'était qu'une concession tactique.
Pour réaliser ce programme révolutionnaire, faussement appelé de « transition démocratique vers le socialisme » (contre la volonté de la majorité de la population chilienne), Allende employa plusieurs méthodes : l'intervention directe dans les entreprises, l'acquisition d'actions par l'état grâce aux réserves budgétaires et à déficit public massif, les réquisitions légales d'entreprises privées grâce à l'opération connue sous le nom d'« Opération Asphyxie ». Pour ce genre d'opération, la tactique consistait à provoquer, grâce aux cellules de l'Unité Populaire et du Front des Travailleurs Révolutionnaires (le syndicat du terroriste Mouvement de la Gauche Révolutionnaire, coupables de plusieurs centaines d'assassinats, complaisamment couverts par Allende), des conflits sociaux et des grèves dans les entreprises privées pour ensuite les accuser de ne pouvoir maintenir la production et appliquer ainsi le décret-loi 520 de 1932 - tombé en désuétude depuis des décennies, mais jamais abrogé - qui autorisait l'intervention du pouvoir central dans toutes les industries productrices d'articles de première nécessité. Dans une interview reprise par Der Spiegel, le Ministre de l'Économie, Carlos Matus confessait : « Si l'on considère la situation sur bases des critères économiques conventionnels, nous nous trouvons, en effet, en crise... Mais ce qui est une crise pour les uns est pour nous une solution ». Tel était le projet marxiste : détruire de fond en comble la structure socio-économique chilienne pour pouvoir imposer la dictature du prolétariat.
Le gouvernement d'Allende s'empara également du système bancaire chilien. La prise de contrôle s'effectua par l'achat massif d'actions des banques privées grâce aux fonds publics (obtenus par une forte imposition ou par le recours à la planche à billet). Dans certaines occasion, la simple menace suffisait pour semer la panique chez les actionnaires et faire chuter les actions pour les acquérir à vil prix. L'inflation galopante ainsi créé et les « mesures destinées à la combattre » permirent d'établir un contrôle policier sur la population, qui aurait été autrement inacceptable. Cette inflation justifia l'imposition de prix maximum qui conduisit automatiquement (par manque de rentabilité) à une rupture de l'approvisionnement. Celle-ci servit de prétexte au gouvernement pour imposer un système de rationnement (chose jamais vue dans toute l'histoire du Chili) qui permit d'octroyer aux Juntes d'approvisionnement, naturellement contrôlées par les marxistes, des pouvoirs considérables pour contrôler la vie quotidienne des citoyens. Dans le même temps, en maintenant bas, par décret, les salaires des travailleurs qualifiés et des professions libérales, alors que se déchaînait l'inflation, le gouvernement affaiblissait la classe moyenne. L'objectif, comme on le voit, était la concentration de tout les pouvoirs entre les mains des partis marxistes. L'expérience chilienne mettait en évidence une vérité déjà prévues par les économistes autrichiens Von Mises et Hayek : le contrôle par l'État de l'économie est le « chemin de la servitude » qui finirait par étrangler les libertés individuelles, la vie privée et le pluralisme idéologique. Car une des autres cibles du gouvernement marxiste fut la presse et la liberté d'expression : attaques contre les journaux Mercurio, Tribuna, Mañana ; nationalisation de la maison d'édition Zig-Zag ; tortures (cas du directeur Maximiano Errázuriz, par exemple) et harcèlements de journalistes ; tracasseries multiples contre la chaîne de télévision Canal 13 ; etc.
Trois années d'expérimentations socialistes suffirent pour que le Chili se trouvât au bord de la guerre civile. Le pays finalement resta sans réserves, ne fut-ce que pour importer les denrées les plus élémentaires (le 7 septembre 1973, le gouvernement marxiste annonçait que les réserves de farine ne pouvaient couvrir que quatre jours). La production avait chuté de 10% chaque année après que les industries aient été nationalisées et dirigées par des commissaires politiques incapables, en remplacement des anciens propriétaires ou administrateurs. Suite à une hyper-inflation (de 500% en septembre 1973), les commerces étaient désapprovisionnés et la majorité des biens de première nécessité ne pouvaient se trouver qu'au marché noir. Finalement, la crispation sociale apparut de forme évidente. Avec la connivence du gouvernement Allende, de grands stocks d'armes (principalement tchécoslovaque) étaient introduits dans le pays et accumulés par les marxistes. Comme ce fut le cas avec l'envoi, en mars 1972, de treize caisses de « cadeaux personnels » de Castro à Allende qui furent arrêtés à la douane chilienne : une tonne d'armes et de munitions que le Ministre de l'Intérieur, rameuté dare-dare à l'aéroport pour rabrouer des fonctionnaires trop zélés, emporta vers la maison de Allende de la rue Tomas Moro. Avec ces armes, le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR) développait une stratégie de « pouvoir dual » parallèle au gouvernement, avec des milices entraînées par 2.000 assesseurs, essentiellement castristes, nord-coréen et tchèques. L'objectif était de faciliter la transition au socialisme par le biais d'occupation illégales de terres et d'entreprises, ainsi que l'assassinat d'opposants - le plus marquant étant celui de Pérez Zujovic, démocrate-chrétien, ancien vice-président et ministre du gouvernement Frei, prédécesseur de celui de Allende -. Les marxistes se préparaient également à une guerre civile contre les Forces armées (et ce alors que le Chili était le seul pays latino-américain où l'armée n'était plus intervenu politiquement depuis plus d'un demi-siècle) qui, comme il était évident, préféreraient lutter avant de voir son rôle usurpé par une milice révolutionnaire et le pays mené à la ruine par le marxisme.
Le drame était que le pouvoir législatif, majoritairement hostile au gouvernement Allende dès 1972, était systématiquement bafoué par l'exécutif. Par exemple, chaque fois qu'un de ses ministres était renversé par une motion de censure, Allende le gardait dans son gouvernement, mais avec un autre portefeuille. Finalement, après la Cour Suprême - qui, le 26 mai 1973, avait adressé une énième protestation contre les violations sans cesse répétées par l'exécutif des décisions de justice des tribunaux (Allende y répondra en déclarant qu'en période de révolution, c'était au pouvoir politique de décider de l'opportunité de l'application des décisions judiciaires) -, le parlement, le 23 août 1973, dans une résolution, approuvée à 81 voix contre 47, après le rappel des innombrables violations constitutionnelles et légales du gouvernement Allende, demande aux autorités et aux forces armées et de police de mettre fin immédiatement aux situations de fait mentionnées :
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le gouvernement d'Allende a gouverné par décret dans des domaines qui étaient de la compétence exclusive du parlement ;
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le gouvernement d'Allende à bafoué les prérogatives du parlement en refusant de se soumettre à son contrôle et en ignorant les motions de censure contre plusieurs de ses ministres ;
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le gouvernement d'Allende a empêché la promulgation de lois votées par le parlement ;
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le gouvernement d'Allende a harcelé la magistrature pour qu'elle se plie à sa politique, en violation de la séparation des pouvoirs et a couvert des attaques perpétrées contre des membres de la magistrature ;
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le gouvernement d'Allende a paralysé l'action du Ministère public contre des criminels activistes proches du gouvernement ;
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le gouvernement d'Allende a violé toutes les lois consacrant le principe de séparation des pouvoirs en empêchant l'application des condamnations prononcées par la justice contre des criminels activistes proches du gouvernement ;
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le gouvernement d'Allende a systématiquement violé les décisions du Contrôleur général de la République, la plus haute juridiction administrative ;
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le gouvernement d'Allende a systématiquement violé le principe d'égalité devant la loi en refusant la protection de la loi aux personnes qui n'étaient pas de son bord ;
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le gouvernement d'Allende a attenté contre la liberté d'expression (pressions économiques, fermeture illégale, emprisonnement de journalistes, appropriation partisane et violation de la prérogative du Sénat dans la nomination de la direction de la télévision publique, etc.) ;
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le gouvernement d'Allende a violé l'autonomie des universités et leur droit à disposer de canal de télévision, notamment en couvrant la prise de possession illégale et violente de ces chaînes par ses partisans ;
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le gouvernement d'Allende a attenté, par la violence, contre le droit de réunion pacifique d'opposants à son régime alors même qu'il tolérait les réunions en armes de ses partisans et les attaques de ces derniers contre l'opposition ;
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le gouvernement d'Allende a attenté contre la liberté d'enseignement en voulant, illégalement, par décret, imposer un plan éducatif marxiste ;
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le gouvernement d'Allende a violé le droit constitutionnel de propriété en couvrant plus de 1.500 occupations illégales de propriétés et en promouvant la prise de possession illégales de centaines d'entreprises et de commerces pour les réquisitionner ensuite, spoliant ainsi les propriétaires légitime au profit du gouvernement ;
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le gouvernement d'Allende a eu recours d'innombrables fois aux arrestations illégales et a autorisé que les personnes soient soumises à la torture ;
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le gouvernement d'Allende a violé les droits de nombreux syndicats et à fait usage de la violente contre eux ;
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le gouvernement d'Allende a violé la garantie constitutionnelle qui autorise les Chiliens à sortir du pays en exigeant d'eux des conditions non requises par la loi ;
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le gouvernement d'Allende a violé la constitution (article 10 n°16) en créant ou en autorisant nombre d'organismes séditieux (Commandos communaux, Comités de surveillance, etc.) et en leur reconnaissant une autorité illégale en contradiction avec les autorités et les organismes constitutionnels ;
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le gouvernement d'Allende a brisé le cadre de l'État de droit en formant et en développement des groupes paramilitaires et en tentant d'employer les forces armées et de polices à des fins partisanes ;
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etc.
Le 11 septembre 1973, l'armée chilienne, sous le commandement du général Pinochet assiégea le Palais de la Moneda où s'était réfugié Allende, qui plutôt que de se rendre et partir en exil, préféra se donner la mort. Ainsi s'achevèrent trois années de socialisme à la chilienne. Cinq jours plus tard, Patricio Aylwin - patron de la Démocratie Chrétienne et premier président du Chili après la dictature - expliqua, dans une entrevue à la télévision espagnole, comment le gouvernement Allende tentait d'installer une dictature socialiste et que l'action de l'armée fut salvatrice. Un mois plus tard, le prédécesseur d'Allende à la présidence, le chrétien-démocrate Eduardo Frei, expliqua également au journal espagnol ABC que les militaires furent appelés par les parlementaires chiliens pour remplir une obligation légale.
L'intervention de l'armée, à la demande du parlement chilien, ne fut donc pas une surprise. Mais elle terrorisa par sa brutalité. L'armée appliqua, en effet, une stratégie visant à couper toutes les têtes des mouvements révolutionnaires et utilisa sciemment la terreur, dont les dimensions ne furent pas dissimulées afin de provoquer une réaction de panique chez les partisans du gouvernement d'Allende : arrestations massives et tortures. Les rapports Rettig et Valech sont explicites à ce sujet. Si la dictature démontra une cruauté certaine, la répression se révéla cependant être une des moins massives dans ce 20e siècle caractérisé par les dictatures génocidaires, pouvant être qualifiée de chirurgicale, aussi bien par sa profondeur que par sa précision. Essentiellement, la répression militaire connut une phase aiguë de deux années, dont la virulence diminua dès lors que le contrôle militaire sur le pays fut bien établi par la junte chapeautée par Pinochet, notamment grâce à l'exil offert à beaucoup des détenus et parce que le régime de terreur découragea les anciens partisans d'Allende.
Dans le domaine économique, les premières années de la dictature de Pinochet furent aussi désastreuses que sous le gouvernement Allende et le chômage comme les inégalités augmentèrent. Car, bien qu'anti-marxistes obsessionnels, les militaires avaient les mêmes manies dirigistes qui caractérisèrent les gouvernement latino-américains des dernières décennies. La junte militaire jouait sa crédibilité politique sur le terrain économique et c'est par hasard que Pinochet tomba juste en pariant sur le cheval gagnant du libéralisme économique. À partir de 1980, grâce aux disciples chiliens de Milton Friedman, les Chicago Boys, furent appliqués par le gouvernement chilien une série de politiques libérales qui assainirent les finances publiques, continrent l'inflation et placèrent le pays sur les rails d'une croissance soutenue, faisant du Chili le pays le plus prospère d'Amérique du Sud et un des pays les plus économiquement sains et fiscalement responsables du monde grâce à son système privé de sécurité sociale et son insignifiante dette publique.
Comme on le voit, le bilan de l'oeuvre politique de Pinochet est des plus contrastés. Jamais un coup d'État ne fut aussi nécessaire au 20e siècle. Mais, par pur revanchisme idéologique, la dictature fut inutilement cruelle. Et, de fait, Pinochet aurait dû rendre compte pour les crimes commis sous son régime. Cependant, ce fut Pinochet lui-même qui dès 1980 organisa, grâce à la nouvelle constitution, le retour à la démocratie en établissant un planning qu'il respecta volontairement point par point jusqu'à l'instauration du plébiscite de 1988 dont il accepta le verdict de rejet (45% des Chiliens votèrent quand même pour lui après quinze ans de dictature, chiffre assez révélateur). Enfin, Pinochet a laissé un pays sain et viable et fait en sorte que le Chili connaisse actuellement sa période de plus grande prospérité alors que le reste du sous-continent américain connaît de grandes difficultés. Il est temps, maintenant, pour le Chili d'entrer avec confiance dans le 21e siècle. Pinochet n'est plus un problème politique ni même juridique, mais historique.
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27 novembre 2006
Thanksgiving Day
Jeudi dernier, comme tous les 4e jeudis du mois de novembre, les familles des États-Unis fêtaient le Jour d'Action de Grâces en dînant d'une dinde aux airelles avec des patates douces et de la tarte au potiron au dessert. Tout le monde connaît l'origine de ce menu : la commémoration de la survie des colons du Mayflower, après une première année de famine et de maladie, grâce aux dindes sauvages et au maïs fournis par les indiens Narranganset et Wampanoag.
Ce qu'on sait moins c'est qu'il s'agit là également d'une histoire qui oppose la propriété privée à la propriété collective. En décembre 1620, les Pèlerins débarquaient à Plymouth Rock. Ils pensaient que la propriété privée était à la base de l'avarice, de l'égoïsme et de la désunion. Pour cette raison, ils décidèrent que tout le travail se ferait en commun et que les fruits de celui-ci seraient répartis de manière égale. Tout cela devait conduire à la prospérité et à l'amour fraternel. Voici la description qu'en fit le gouverneur William Bradford, dans son Of Plymouth Plantation :
The experience that was had in this common course and condition, tried sundry years and that amongst godly and sober men, may well evince the vanity of that conceit of Plato's and other ancients applauded by some of later times; that the taking away of property and bringing in community into a commonwealth would make them happy and flourishing; as if they were wiser than God. For this community was found to breed much confusion and discontent and retard much employment that would have been to their benefit and comfort. For the young men, that were most able and fit for labor and service, did repine that they should spend their time and strength to work for other men's wives and children without any recompense. The strong… had no more in division of victuals and clothes than he that was weak and not able to do a quarter the other could; this was thought injustice. The aged and graver men to be ranked and equalized in labors everything else, thought it some indignity and disrespect unto them.
And for men's wives to be commanded to do service for other men, as dressing their meat, washing their clothes, etc., they deemed it a kind of slavery, neither could many husbands well brook it. Upon the point all being to have alike, and all to do alike, they thought themselves in the like condition, and one as good as another; and so, if it did not cut off those relations that God hath set amongst men, yet it did at least much diminish and take off the mutual respects that should be preserved amongst them… Let none object this is men's corruption, and nothing to the course itself. I answer, seeing all men have this corruption in them, God in His wisdom saw another course fitter for them.
L'expérience fut un échec complet. Ce que les colons obtinrent ce fut la pauvreté, l'envie et la rancune. Et la famine en prime. Après deux ans, ils décidèrent de diviser la terre et de donner à chaque famille sa parcelle correspondante. Chacun devenait libre de disposer de sa récolte et de la commercer comme il l'entendait. La production augmenta de manière significative et la joie revint dans la communauté. Les récoltes de 1623 furent excellentes, et en novembre les colons célébrèrent une grande fête où ils invitèrent les indiens qui les avaient aidés dans la détresse et avec qui ils entretenaient désormais des relations commerciales. À cette occasion, ils rendirent grâces à Dieu pour la récolte. Et William Bradford de conclure :
They had very good success, for it made all hands very industrious, so as much more corn was planted than otherwise would have been. The women now went willingly into the field, and took their little ones with them to set corn; which before would allege weakness and inability; whom to have compelled would have been thought great tyranny and oppression…By this time harvest was come, and instead of famine, now God gave them plenty, and the faces of things were changed, to the rejoicing of the hearts of many, for which they blessed God.
Les Pèlerins du Mayflower n'eurent besoin que deux années pour se rendre compte que le socialisme ne fonctionne pas. Même pas un peu. Même pas une fois. Même pas par hasard. Pas du tout. Jamais. Reste la question de savoir si les socialistes de tous les partis d'aujourd'hui ne le savent pas ou, au contraire, le savent pertinemment bien et pour cela n'ont de cesser d'attaquer la propriété privée. Car il est très difficile de dominer des propriétaires, alors qu'il est aisé de réduire en esclavage ceux qui ne le sont pas.
09:35 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Thanksgiving Day, Propriété privée, Socialisme, Mayflower
09 novembre 2006
Un jour comme celui-ci de 1989
La nuit du 9 novembre, dans un élan de liberté, les Allemands de l'Est abattaient le Mur de la honte. Le Mur de Berlin avait été érigé en pleine ville à partir du 13 août 1961 et rendit la guerre froide concrète en isolant les trois secteurs occupés par les armées alliées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale du reste de la ville et du Burgenland (qui étaient soviétiques), séparant physiquement la ville en Berlin-Est et Berlin-Ouest. La République démocratique allemande tentait ainsi de mettre fin à l'exode croissant des Allemands de l'Est que la construction du rideau de fer aux frontières interallemandes n'avait fait que ralentir.
Camarades !
Depuis qu'un triste jour de 1989, le Mur de Protection Antifasciste (connu dans vos pays sous le sobriquet de "Mur de Berlin") est tombé sous les coups de boutoir de la bourgeoisie monopolistique internationale à la solde de l'Oncle Sam, la vie dans les Républiques Socialistes Soviétiques, ainsi que dans les pays frères du Comecon n'a pas été fort rose. Les Héros du Travail Socialiste, les Spartakistes, les jeunes Komsomolskaïstes, les Pionniers, les médaillés de l'Ordre du Mérite Stakhanoviste, les Pionniers Ernst-Thälmann, les antifascistes, tous ces membres de l'Avant-garde prolétarienne ont été obligés d'adopter une position de retrait. De retrait combatif, certes, mais de retrait quand même.
C'est la rage au coeur, les poings serrés et les mains vides réclamant un fusil, un marteau ou une faucille que ces jeunes fils et filles de la Glorieuse Révolution d'Octobre ont dû assister au démantèlement des acquis pour lesquels ils s'étaient battus toute leur vie. Qui dira la douleur d'un Erich Honecker, condamné à mourir au Chili, loin de sa chère terre allemande pour laquelle il n'a jamais hésité à donner la vie des Volkspolizisten ? Qui évoquera le drame du Camarade Gierek, dont plus personne ne sait ce qu'il est devenu ? Et le Camarade Ceaucescu, exécuté au terme d'un simulacre de procès filmé grâce à la complicité honteuse d'un caméscope d'origine certainement japonaise ? Qui nous rendra le Camarade Ceaucescu, poète, fin tacticien, philologue et amateur de chanson d'expression populaire et folklorique ?
Mais on ne mate pas aussi facilement une Révolution qui gronde. Déjà, partout en Europe apparaissent des signes avant-coureurs du réveil des Communistes, guidés dans leur voie par la pensée lumineuse de Marx et Engels. Tremblez, Eltsine, Krazniewcki, Illiescu, et, avec vous, tous ceux qui ont délaissé la pente ardue du progrès révolutionnaire pour les joies faciles du téléski impérialiste. En attendant, grâce à nos camarades d'Anacoluthe.com, découvrez, en cliquant, quelques images d'un bonheur disparu qui ne demande qu'à revenir.
11:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Mur de Berlin, Socialisme, Totalitarisme
18 octobre 2006
Mardi, ils me fusillent
Dimanche dernier, le pape Benoît XVI a canonisé au Vatican quatre nouveaux saints. Business as usual depuis le pontificat de Jean-Paul II. Toutefois, il vaut la peine de se pencher sur un des nouveaux saints : Rafael Guizar, un des évêques les plus persécutés par l'État mexicain durant les années '20. En effet, on oublie souvent que la Russie soviétique ne fut pas le premier pays, à tout le moins pas le seul au début du 20e siècle, qui établit la persécution religieuse comme mode de gouvernement socialiste et totalitaire.
15:20 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Mexique, Cristeros, Rafael Guizar, Persécution religieuse
17 juillet 2006
Un jour comme celui-ci de 1936
Sous le commandement du général Franco, la garnison espagnole de Melilla se soulève contre le gouvernement du Front populaire. En trois jours, les militaires insurgés s'emparent de la Galice et de la Vieille Castille, ainsi que d'une partie de la Navarre, du Léon et des Asturies. Au terme de trois jours, l'Espagne apparaît divisée en deux, avec un léger avantage au gouvernement républicain, qui garde le contrôle des principales zones industrielles, de la capitale ainsi que de 14 millions d'habitants contre 10,5 aux insurgés. Le pronunciamiento échoue et c'est le début de la Guerre d'Espagne. En s'internationalisant, la guerre civile va devenir aussi un enjeu majeur de la lutte que se livrent à l'époque dans toute l'Europe les démocrates et les mouvements totalitaires fascistes ou socialistes.
11:45 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Histoire, Franco, Espagne, Seconde République, 17 juillet 1936, Guerre d'Espagne
13 juillet 2006
Un jour comme celui-ci de 1936
Après avoir été plusieurs fois menacé de mort par différents membres du Front populaire - par exemple, lors de la séance parlementaire du 16 juin 1936, par Casares Quiroga, le Ministre de la Guerre du Front populaire, lors de la séance parlementaire du 1 juillet par le député socialiste Ángel Galarza ou encore le 13 juillet par la Pasionaria, député communiste pour les Asturies -, le monarchiste espagnol José Calvo Sotelo, un des principaux chefs de l'opposition au gouvernement du Front populaire, est assassiné par des membres de la Garde d'Assaut - la garde républicaine créée et dirigée par le gouvernement de gauche - et des militants socialistes. Après avoir pris d'assaut la résidence de Calvo Sotelo, les assassins l'emmèneront avec eux pour le tuer à l'intérieur d'une fourgonnette de police. Son corps sera ensuite amené et laissé au cimetière par les membres de la police républicaine elle-même.
Ce crime d'État et le silence complice du gouvernement républicain précipiteront l'Espagne dans la guerre civile : quelques jours plus tard, le 17 juillet 1936, la garnison espagnole de Melilla se soulève contre le gouvernement républicain, sous le commandement du général Franco, mettant ainsi fin, cinq ans après sa naissance, à l'agonie de la Seconde République espagnole.
13:20 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Histoire, Guerre d'Espagne, Calvo Sotelo
04 juillet 2006
Un jour comme celui-ci de 1776
À Philadelphie, les Treize Colonies britanniques d'Amérique du Nord faisaient sécession du Royaume-Uni en ratifiant la Déclaration d'Indépendance, un document principalement rédigé par Thomas Jefferson :
Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future.
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11 mai 2006
Un jour comme celui-ci de 1931 (2)
La majorité des gens, lorsqu'on leur parle de la Seconde République espagnole, se remémore l'image projetée par une historiographie gauchement politisée : un régime de gauche qui parvint au pouvoir avec la mission de résoudre une série de problèmes ancestraux nés de l'incurie et des privilèges de la droite. Comme s'en souviendra le lecteur, la réalité est bien différente.
Ce furent des hommes politiques de la droite classique, Alcalá-Zamora et Maura, qui unirent les républicains et les poussèrent à prendre le pouvoir en 1931. Et ils le firent non pas avec l'objectif de remplir de supposées « missions », mais bien pour instaurer une démocratie normale, avec une possibilité d'alternance entre la droite et la gauche, afin que la résolution des problèmes s'effectue selon un vote majoritaire. Maura et Alcalá-Zamora connaissaient le messianisme révolutionnaire de la gauche espagnole et ses dangereuses monomanies antireligieuses, mais ils pensaient pouvoir les neutraliser via l'établissement de libertés générales, d'élections libres et la participation active de la droite dans le processus républicain. Ces espérances raisonnables allaient recevoir très rapidement un terrible coup avec ce que l'on a appelé l'« incendie des couvents ».
Le 11 mai, les éléments les plus fanatisés de la gauche lancèrent à Madrid une vague d'incendies d'édifices religieux, après une tentative d'assaut avortée contre le journal monarchique ABC. Les incendies s'étendirent les jours suivants en Andalousie et au Levant, avec un bilan final de quelques cent édifices détruits, églises d'une grande valeur historique et artistique, centres d'éducation et de formation où des milliers de travailleurs et de fils d'ouvriers avaient reçus un enseignement de qualité, écoles salésiennes, laboratoires, etc. De même, des bibliothèques furent brûlées avec leurs centaines de milliers de volumes, parmi lesquels des incunables, des éditions originales de Lope de Vega, Quevedo ou Calderón, des collections uniques de revues,... ou encore les irrécupérables archives du paléographe García Villada, produits d'une vie entière de recherches. Furent également réduits en cendres des tableaux et des sculptures de Zurbarán, Valdés Leal, Pacheco, Van Dyck, Coello, Mena, Montañés, Alonso Cano, etc. Un désastre presque inconcevable.
Mais le plus révélateur fut la réaction du gouvernement et de la gauche. Le ministre (et futur Président de la République) Azaña, considérant les incendies comme un acte de « justice immanente », paralysa toutes tentatives de mettre fin aux troubles en déclarant : « Tous les couvents de Madrid ne valent pas la vie d'un républicain ». La gauche, de manière générale, justifia les événements en les attribuant au « peuple », et en accusant la droite d'avoir « provoqué les travailleurs ». Une publication du parti socialiste menaçait : « Si les représentants de la révolution victorieuse ont pêché, c'est par une excessive indulgence envers les vaincus ». (Alors même que la gauche n'avait vaincu personne : ce furent les monarchistes eux-mêmes qui lui offrirent la République sur un plateau.) L'Église et les catholiques protestèrent, mais pacifiquement. Cela ne calma pas la gauche, qui interpréta ce geste comme un signe de faiblesse et maintint son attitude agressive. À l'encontre du bon sens, cette dernière continua d'accuser la droite de violence et d'intolérance et lui montra son mépris moqueur en soutenant - sans craindre de se contredire - que ce fut l'Église elle-même qui avait provoqué les émeutes afin de salir l'image de la République.
À peine un mois après l'installation des républicains au pouvoir, la Seconde République espagnole portait déjà en elle les germes de la maladie mortelle qui allait l'emporter. Et cinq ans plus tard, ce ne seront plus seulement des bâtiments qui seraient brûlés, mais des milliers de religieux qui seraient cruellement torturés et assassinés.
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08 mai 2006
Splendeur et décadence de la première économie globale
En févier 2005, Brink Lindsey, vice-président du Cato Institute, écrivait, pour le Globalisation Institute, « The decline and fall of the first global economy », un article, adapté de son livre Against the Dead Hand: The Uncertain Struggle for Global Capitalism, sur ce que nous appellerions aujourd'hui la « globalisation » du 19e siècle et du début du 20e. Le principal enseignement que l'on peut en retirer est que ces phénomènes ne peuvent jamais être considérés comme définitivement acquis, imparables ou permanents. Au final, tout dépend de la mentalité des gens et de ses changements.
La globalisation était en pleine forme il y a un siècle. En 1913, le commerce des marchandises représentait 12% du PIB des pays industrialisés. On ne retrouva ce taux qu'en 1970. Cette première globalisation fut rendue possible par le développement des chemins de fer et des navires transocéaniques. Ainsi commença la première division globale du travail. Certains pays se spécialisaient dans la manufacture, d'autres dans les matières premières. Entre 1870 et 1913, les exportations, en pourcentage du revenu national, doublèrent en Inde et en Indonésie et triplèrent en Chine et en Thaïlande. Après 1858, en seulement 15 années, les exportations du Japon atteignirent 7% du PIB.
Mais cette globalisation n'allait pas durer. Elle fut balayée par les grandes catastrophes du 20e siècle : les deux Guerres mondiales, la grande dépression des années '30 et les dictatures totalitaires. Pour certains critiques du libre commerce, cela révèle les dangers des marchés non réglementés. D'autres, comme Greider ou Polanyi, affirment que ces catastrophes résultèrent des « maux » du libéralisme. Ces arguments sont contraires à la réalité. Les tragédies du 20e siècle ne furent pas dus à un excès des marchés, mais bien à la perte de confiance en eux et au développement de l'idée de leur contrôle par les gouvernements.
Au milieu du 19e siècle, le credo libéral de cosmopolitisme, de libre commerce et de paix semblait augurer d'un brillant futur pour l'Humanité. La Grande-Bretagne était la pionnière. Richard Cobden et John Brigth obtinrent une grande victoire en 1846 avec l'élimination de la loi sur les grains et sur les droits de douane afférents. Le libre commerce commença à s'étendre à l'Europe continentale. Le traité Cobden-Chevalier de 1860 entre la Grande-Bretagne et la France fut un événement important : au milieu des années 1870, le taux moyen des frais de douane avaient baissé jusqu'à 9% sur le continent, alors qu'ils s'élevaient à 50% ou plus après les guerres napoléoniennes.
Les champions libéraux du libre commerce ne voyaient pas celui-ci comme une simple affaire commerciale, mais bien comme quelque chose qui avait de profondes implications dans un ordonnancement pacifique des relations internationales. Mais cette vision commença à s'estomper vers la fin du 19e siècle, quand commença à prendre forme ce que Brink Lindsey appelle la « contre-révolution industrielle », qui, d'une certaine manière, représentait un retour à l'époque du mercantilisme.
Ce revirement cherchait l'expansion de l'État national et la planification économique nationale. Les conséquences étaient claires : si la planification centralisée était plus efficace que le marché, pourquoi conserver les marchés internationaux ? Ainsi naquirent les arguments collectivistes pour le protectionnisme. Par exemple, Edward Bellamy affirmait :
A nation simply does not import what its government does not think requisite for the general interest. Each nation has a bureau of foreign exchange, which manages its trading. For example, the American bureau, estimating such and such quantities of French goods necessary to America for a given year, sends the order to the French bureau, which in turn sends its order to our bureau. The same is done mutually by all the nations.
C'est ainsi que, vers la fin du siècle, le protectionnisme devint intellectuellement respectable. Les barrières douanières commencèrent à monter en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine et dans le reste du monde. Toutefois, peu avant la Première Guerre mondiale, les taux restaient relativement bas : 10% en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, entre 10 et 20% en Italie, entre 20 et 30% aux États-Unis, entre 20 et 40% en Russie et en Amérique latine. De sorte que les mesures protectionnistes ralentirent le rythme de la globalisation, mais ne l'interrompirent pas. Néanmoins, le protectionnisme contribua grandement à susciter une atmosphère de conflit et de tension. Le libre commerce fait en sorte que la guerre devienne économiquement irrationnelle. Le protectionnisme, poussé à son extrême, produit l'effet inverse.
Ceux qui développèrent le plus cette logique furent les socialistes allemands. Pour Gustav Schmoller, la sphère internationale était une zone de conflit inévitable et interminable. Selon Adolf Wagner, le fait décisif dans les relations internationales était le principe de pouvoir, la force, et le droit de conquête. Tous deux défendaient un programme agressif d'extension territoriale de l'Empire allemand qui, selon eux, nécessitait de plus d'espace. Cette vision suscita des imitateurs dans d'autres pays. Ainsi, en Grande-Bretagne, l'Empire britannique commença à être considéré comme une question de vie ou de mort.
Selon la vision conventionnelle, la Première Guerre mondiale fut un tragique accident. En réalité, elle fut le produit des idées hostiles à la globalisation : centralisation qui se transforma en étatisme, qui, à son tour, se transforma en nationalisme agressif, qui amena les plans de conquête militaire. La première économie globale fut détruite par l'anti-thèse du libéralisme économique, à savoir l'utopie de la planification centralisée et de l'ingénierie sociale. Ces deux dernières décennies, la globalisation renaît. Mais le passé collectiviste projette de grandes ombres. La transition vers un nouvel ordonnancement de politiques plus libérales eurent lieu au milieu des ruines fumantes de l'ancien ordre. Mais la transition n'est pas complète. Encore, on ressent le poids des vieux systèmes discrédités, qui rendent difficile le présent et obscur le futur.
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05 mai 2006
Dissidents pour de vrai
Ceci n'est pas une histoire de fiction comme V for Vendetta - excellent film, au demeurant - qui montre un dissident s'élever contre le totalitarisme étatique. Ceci est une histoire vraie.
Munich, février 1943. Sophie Scholl, 21 ans, est appréhendée avec son frère aîné, Hans, après avoir distribué des tracts « subversifs » à l'université. Ils sont emprisonnés et soumis aux questions de l'interrogateur de la Gestapo Robert Mohr. Sophie tient tête au policier chevronné. Elle nie les accusations, défie Mohr et parvient même à s'attirer sa clémence. Alors qu'on s'apprête à la libérer, des éléments de preuve accablants font surface. Ne pouvant plus nier, Sophie s'efforce alors de protéger ses camarades membres de la Rose Blanche, un groupe de résistance pacifique qui cherche à réveiller la conscience du peuple allemand. Entendue par l'imposant juge Roland Freisler en même temps que son frangin et qu'un camarade résistant, Christoph Probst, Sophie Scholl est reconnue coupable de haute trahison. Elle écope d'une sentence «exemplaire ».
Voir également : Sophie Scholl - The Movie, le site The White Rose et l'article de Jacob G. Hornberger, « The White Rose: A Lesson in Dissent ».
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